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20 ans après l'apartheid


Le Sud-Africain Deon Meyer, maître du polar post-apartheid, publie un roman passionnant sur les fractures de son pays. Entretien.

Dans «A la trace», comme dans tous vos romans, vos personnages appartiennent à des communautés différentes (noire, blanche, métisse) et évoluent dans l'Afrique du Sud post-apartheid. Le roman policier est-il pour vous le miroir d'une société toujours divisée ?

Les fenêtres de la littérature policière ne donnent que sur ce que la société offre de pire. Davantage qu'un miroir, mes romans me font l'effet d'un prisme qui se focaliserait sur une fraction de ce qui se passe dans la société sud-africaine. Aux yeux de beaucoup de gens, l'Afrique du Sud apparaît comme un pays violent et gangrené par la criminalité, mais cela ne correspond pas à la réalité: un Sud-Africain a statistiquement à peu près les mêmes chances qu'un Français d'être victime d'un crime.

La discrimination positive envers les Noirs, qui leur réserve des places dans la fonction publique et la police, s'est-elle révélée efficace ?

Oui, très efficace. Son objectif premier était de faire en sorte que la fonction publique reflète le vrai visage de la société sud-africaine et, en ce sens, elle a parfaitement atteint son but. Mais elle a également engendré son lot de dégâts collatéraux. Le traitement préférentiel accordé aux Noirs a eu des effets indésirables, notamment dans la police où elle nous a privés de vétérans expérimentés. Depuis que j'écris, je fréquente la police de très près. L'année dernière, j'ai passé beaucoup de temps avec quelques-unes des meilleures unités de la police de Cape Town, et les progrès que j'ai pu constater par rapport aux années précédentes étaient incroyables. En matière de grande criminalité, le taux baisse de 12% à 15% chaque année.

Mais les choses ne sont pas simples pour les métis.

Oui, les métis sont la minorité qui a le moins bénéficié de l'avènement de la nouvelle Afrique du Sud. Pourtant on voit monter au sein de cette communauté des porte-parole et des organisations qui montrent que les métis sont en train de prendre leur avenir en main. Mais l'Afrique du Sud est en pleine mutation depuis dix-huit ans, et ce processus a toutes les chances de durer dix-huit années encore ! Les métis ont ce réflexe de reconnaissance et de solidarité immédiates. Ils ont leur propre langue. Ils parlent l'afrikaans, mais la manière dont ils le parlent revient presque à une forme de dialecte. N'oubliez pas qu'en Afrique du Sud nous avons onze langues officielles: l'afrikaans, l'anglais, le zoulou, le xhosa, le sesotho, le pedi, le tswana, etc. Le chinois n'en fait pas encore partie, mais au rythme où les Chinois investissent dans notre pays ce sera peut-être le cas dans une cinquantaine d'années !

Du temps de l'apartheid aurait-il été possible de créer un personnage de fic blanc sympathique, comme vous le faites dans votre dernier livre?

Non. Je pense qu'un flic est toujours le représentant de l'Etat qu'il sert. Il est le bras armé de l'ordre public et, s'il sert un régime qui opprime sa population, le récit ne peut pas fonctionner. Il m'a fallu attendre la fin de l'apartheid pour pouvoir intégrer ce type de personnage dans mes romans, je ne pouvais pas le faire auparavant. Tandis que maintenant vous pouvez mettre en scène des fics noirs odieux et des fics blancs sympathiques. C'est une forme de victoire.

Cette année, l'ANC, qui est au pouvoir depuis dix-huit ans, a fêté son centième anniversaire le 9 janvier. Quel jugement portez-vous sur son action?


En tant que parti politique, l'ANC a réussi à lutter sans faiblir et à provoquer la chute du gouvernement qui imposait l'apartheid au pays. Et aujourd'hui encore il demeure un parti très efficace. En ce qui concerne son action gouvernementale, le bilan est beaucoup plus mitigé. Mais pour chacune des erreurs commises par notre gouvernement, je pourrais vous citer une réussite incontestable dans son action. En 1994, l'économie sud-africaine était à genoux. Et nous sommes maintenant plus forts que l'Italie, l'Irlande, le Portugal ou l'Espagne, membres de l'Union européenne et considérés comme des pays riches. Notre taux d'endettement est bien plus faible que celui de ces pays, notre fiscalité est saine. Le rendement de l'impôt sur le revenu a quasiment quadruplé depuis dix-huit ans. En 1994, environ 60% de la population seulement avaient accès à une eau potable saine : ce pourcentage dépasse maintenant les 90%. Même chiffre en ce qui concerne l'accès à l'électricité. Chaque jour, l'action du gouvernement permet de fournir 700 logements aux pauvres. Les familles les plus pauvres bénéficient désormais d'une aide gouvernementale alors qu'avant 1994 elles n'avaient droit à rien. Le gouvernement a déployé des efforts gigantesques pour rebâtir l'infrastructure du pays. Le réseau routier a été réparé et remis à niveau: vous pouvez désormais aller de Cape Town à Johannesburg en empruntant une magnifique autoroute toute neuve, qui n'a même pas été financée par les Chinois. Mais notre gouvernement a commis de très graves erreurs - certains de ses ministres sont notoirement corrompus.

Vous faites preuve de beaucoup de patience face à un processus qui s'étire depuis dix-huit ans.

Mais la patience est indispensable ! Dix-huit ans, c'est un laps de temps très court pour remettre en ordre un pays aussi anormal que l'était le nôtre du temps de l'apartheid. Voyez le temps qu'il a fallu à la France pour devenir une démocratie. La démocratie sud- africaine est une adolescente qui a du mal à entrer dans l'âge adulte. Mais nous résolvons nos problèmes à notre manière, parce que nous sommes africains et pas européens.

Le fossé entre les Blancs riches et les Noirs pauvres est-il vraiment comblé ?

Il a été réduit, oui. L'Afrique du Sud demeure cependant une des sociétés les plus inégalitaires au monde, mais pour comprendre la situation actuelle, il faut voir d'où nous sommes partis. Il suffit d'observer la montée en puissance de la classe moyenne noire: il y a dix-huit ans, elle n'existait pas, tandis qu'elle s'accroît maintenant à raison de plusieurs centaines de milliers de personnes chaque année. Si vous prenez le quartier où j'habite, il y a une dizaine d'années, il était blanc à 100% alors qu'il ne l'est plus qu'à 70% maintenant. Dans d'autres quartiers, ce pourcentage est même tombé à 50% du fait d'une mixité généralisée.

Le taux de chômage demeure pourtant élevé et une bonne partie de la population continue à vivre avec moins de 2 dollars par jour.

40% de la population sud-africaine vit dans la misère, c'est vrai. Mais là encore, regardez ce qu'était la situation auparavant : le gouvernement blanc de l'époque ne se souciait même pas de faire établir des statistiques afin d'évaluer la pauvreté chez les Noirs. Aujourd'hui, au moins, tous les pauvres sans exception reçoivent une aide mensuelle du gouvernement. Le problème avec les chiffres du chômage est qu'ils ne prennent en compte que ceux qui sont employés par un tiers: ils ignorent ceux qui travaillent de manière indépendante, et ils sont nombreux dans les townships. Mais ces petits entrepreneurs ne sont pas considérés comme des salariés, et le véritable taux de chômage est en réalité moins élevé que ce que laissent croire les chiffres officiels. Et puis l'Afrique du Sud a elle aussi subi de plein fouet la crise mondiale.

L'Afrique du Sud serait-elle un futur géant, à l'image d'autres pays émergents comme l'Inde ou le Brésil ?

Oui, nous sommes le pays africain qui possède le plus fort potentiel pour devenir une grande puissance économique. Mais ce sera long et difficile. J'aime l'Europe, et quand j'y viens, la France est de loin mon pays préféré. Mais en Europe je vois des sociétés stables et organisées, c'est vraiment le Vieux Monde. Ce qui me frappe, c'est aussi son manque d'énergie. A l'opposé, la société sud-africaine fait preuve d'un dynamisme extraordinaire et c'est cette énergie qui nous portera.

Le rêve d'une nation arc-en-ciel voulu par Mandela est-il toujours d'actualité?


Nous ne sommes pas encore une nation arc-en-ciel. Quand j'observe mes enfants, je vois poindre une nouvelle génération de Sud-Africains unis par une culture commune, alors que notre pays a longtemps été un agrégat de cultures sans dénominateur commun. Il y avait les Xhosas, les Zoulous, les Afrikaners, les Anglais, les Indiens, et chacun pensait différemment des autres. Ce que je constate désormais, c'est la naissance d'une culture proprement sud-africaine. Mes enfants font partie de la première génération à avoir fréquenté des écoles multiraciales. Mon deuxième fils va à l'université qui est une mini-nation arc-en-ciel. C'est cette génération qui créera la véritable nation arc-en-ciel, pas la mienne qui disparaîtra avant son avènement. Les barrières raciales et linguistiques sautent, les vécus sont de plus en plus partagés et ça n'a plus rien d'extraordinaire de voir une Blanche avoir un petit ami noir. Il y a deux semaines, l'opposition politique sud- africaine, l'Alliance démocratique, a placardé partout une affiche représentant un Noir et une Blanche nus. Au lieu d'être choqués, les jeunes ont répondu qu'ils avaient déjà intégré tout ça et qu'ils aimeraient bien qu'on leur propose quelque chose de nouveau. Donc oui, le rêve de Mandela est toujours bien vivant.

Quel genre de Sud-Africain êtes-vous? Ou plutôt quel genre d'Afrikaner êtes-vous puisque vous écrivez en afrikaans?

Je n'en sais trop rien. Je suis un Afrikaner, un Sud-Africain, un Africain aussi. Ce pays et ce continent sont mon foyer. J'aime tout ce qui fait l'Afrique du Sud, y compris ce qui n'y tourne pas rond. La vie m'y semble beaucoup plus intéressante que partout ailleurs. Je ne sais pas trop quoi dire hormis revendiquer ma passion pour ce pays. Du reste, j'ai de plus en plus de mal à me percevoir comme un Afrikaner: je suis avant tout un Sud- Africain. J'aime l'afrikaans, c'est ma langue maternelle natale, c'est la langue dans laquelle j'écris, je rêve, je pense et j aime, mais cette langue a moins d importance que l'avenir des enfants de notre pays. Comment pourrais-je exiger que l'on ne parle que l'afrikaans si je ne suis pas moi-même capable de parler le xhosa, la langue de Mandela? Je parle couramment trois langues sud-africaines et je me débrouille plus ou moins dans quatre autres. Mais mes enfants parlent davantage de langues que moi: ma fille en maîtrise six.

Combien de personnes parlent l'afrikaans aujourd'hui?

Entre 6 et 8 millions, pour ceux dont c'est la langue maternelle. Sur l'ensemble de la population sud-africaine, c'est la langue la mieux comprise. Environ 50% de mes compatriotes le comprennent et le parlent à des degrés divers. En termes de locuteurs natifs, le zoulou, la langue de Zuma, est la première langue avec à peu près 25% de la population. L'afrikaans vient en deuxième position avec 12,5% des Sud-Africains.

Quelle peut-être la place de l'homme blanc en Afrique, et pas seulement en Afrique du Sud?

Nous avons une foule de rôles possibles. En ce moment, beaucoup de pays africains invitent les Afrikaners à venir cultiver des terres chez eux afin de les aider à parvenir à l'autosuffisance alimentaire. Les Afrikaners exportent désormais leur savoir-faire afin de contribuer au développement économique de l'Afrique. Les Blancs sont très actifs en matière de technologie: toutes les entreprises de téléphones portables sont installées en Afrique du Sud et elles diffusent leur compétences à travers toute l'Afrique. Nos banques jouent un rôle de plus en plus important dans l'économie du continent, et ce sont des Blancs qui les dirigent. En Afrique comme en Afrique du Sud, les Blancs vont jouer un rôle de moteur économique en exportant leurs compétences. Les Afrikaners étaient un peuple de fermiers et de fonctionnaires, mais c'est en train de changer. La montée de l'esprit d'entreprise que l'on constate chez les Blancs en Afrique du Sud est en train de gagner les Afrikaners. L'héritage de la colonisation n'est pas encore mort en Afrique : la mémoire du passé y reste vive. Mais quand les dirigeants africains comprendront que la seule chose qui compte, c'est l'économie, alors le facteur racial perdra de son importance, et la présence de l'homme blanc en Afrique sera perçue comme quelque chose de positif. Mais il nous faudra plusieurs décennies pour y parvenir.

Quels seraient les trois livres que vous emporteriez sur une île déserte?

J'ai quelques livres fétiches: l'un d'entre eux est l'«Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain» d'Edward Gibbon. Peut-être également «Comment fonctionne l'esprit», ou bien «Comprendre la nature humaine» du psychologue canadien Steven Pinker, qu'on ne relira jamais assez. Et sans doute «Agaat» de Marlene Van Niekerk, une romancière sud-africaine, qui sera bientôt traduite en français. C'est l'un des meilleurs romans publiés en Afrique du Sud ces derniers temps.

Propos recueillis par François Armanet et Gilles Anquetil

Source: "le Nouvel Observateur" du 16 février 2012.





Livres


Trouillot fout la trouille



Non, il n’est pas question du séisme de janvier 2010 dans ce roman-là. Le déterminisme a ses limites, les écrivains haïtiens savent aussi parler d’autre chose. Lyonel Trouillot ne s’est pas gêné, il a bien fait.


Avec lui, cette fois, on ne s’attardera guère à Port-au-Prince, cette «ville défigurée» où «le bruit a remplacé l’espoir» et où «faute de mieux on se soûle de vacarme». Direction Anse-à-Fôleur, un petit village de pêcheurs où l’on a plutôt tendance à cultiver le silence, le bonheur et le mystère. Le récit s’ouvre comme un vieux conte local, par le souvenir d’un jour où «la mer avait été plus généreuse que d’ordinaire». Le lendemain, Anse-à-Fôleur comptait deux habitants de moins, leurs maisons n’étaient plus que «deux petits tas de cendres identiques». Personne n’avait rien vu, l’enquête policière avait échoué. Un conte local, c’est ce qui reste d’un fait divers quand les années ont passé. Un conte peut cacher un roman noir. C’est ce que devine une jeune touriste en écoutant causer son guide. Tout se joue entre eux deux. Lui est trop bavard pour n’avoir rien à passer sous silence. Elle est en Haïti pour en savoir plus sur la disparition, dans l’incendie, du grand-père qu’elle n’a pas connu. «Je manque de mémoire, et j’aimerais remplir mes blancs», a-t-elle prévenu. Comme souvent chez l’auteur de «Bicentenaire» et «Yanvalou pour Charlie», il faut savoir d’où l’on vient, mais sans être esclave de ses origines. «Ramenez-moi des coupables» avait ordonné un ministre, les victimes du drame n’étant pas les premiers gueux venus: l’un était un homme d’affaires plein de fourberie, l’autre un colonel assez brutal pour avoir mérité ce surnom, «monsieur je prends». Autant dire que, depuis le peintre aveugle jusqu’au brave homme que les deux disparus avaient, un jour, menacé d’une baignade après lui avoir cimenté les pieds, les suspects ne manquaient pas. «Nous avions tous des raisons de souhaiter leur mort», confesse le guide. Il y a du Giono – deuxième manière – dans ce Trouillot-là. Ce n’est pas toujours pour le style, qui s’avère tantôt flamboyant (l’extraordinaire énumération des bruits de Port-au-Prince) et tantôt un peu emphatique («quel usage faut-il faire de sa présence au monde?»). C’est bien davantage pour la façon dont, à force de régionalisme, il touche l’universel. En réfutant l’humanisme béat qui prétend gommer les différences entre les êtres, Trouillot utilise la parole pour les rapprocher autant qu’il est possible. Et rend ainsi le lecteur complice de ses personnages en envisageant, à la fois, la cruauté et la bonté des hommes.


Grégoire Leménager

La Belle Amour humaine, par Lyonel Trouillot, Actes Sud, 176 p., 17 euros.



Docteur en philosophie, l'auteur apporte depuis près de 40 ans une contribution remarquable à l'activité philosophique africaine. Méthodiquement construit, ce livre constitue un véritable vade-mecum pour enseignants et étudiants. Il constitue une excellente initiation à l'étude de la philosophie africaine, notamment pour les classes de terminale, mais aussi les premiers cycles des universités. ISBN : 978-2-296-11231-5 • avril 2010 • 150 pages






La maladie mentale est une maladie, quel que soit l'endroit où l'on se trouve et cela est vrai depuis la nuit des temps. La religion s'en est mêlée, la médecine, la science aussi, sans oublier les sciences sociales. Au Congo, c'est encore plus vrai qu'ailleurs, car toute maladie trouve son origine dans les rapports entre les gens. La sorcellerie, la magie blanche, les fétiches sont les premiers responsables de la folie, du coup la prise en charge de cette maladie est collective. ISBN : 978-2-296-11463-0 • avril 2010 • 160 pages.

AÏDA MADY DIALLO " Kouty, mémoire de sang ", roman


Gao, Mali, 6 mars 1986. Le village est attaqué par une bande de pillards touaregs. La famille de Kouty, une fillette de 10 ans, est massacrée sous ses yeux par quatre homes : le corps chétif $ de son petit frère est fracassé contre un mur, son père est égorgé pendant qu'il assiste au viol de sa femme, la mère de Kouty se suicide peu après en s'immolant par le feu…Kouty, mémoire de sang est le récit de la longue vengeance de cette fillette. C'est aussi une partie de l'histoire de l'Afrique qui vit longtemps le peuple noir capturé et vendu comme esclave par les seigneurs du désert. C'est surtout le premier roman noir écrit par une jeune femme africaine. Après une enfance en France, une adolescence au Mali et des études supérieures en Ouzbékistan, Aïda Mady Diallo habite actuellement à Bamako. Agro-économiste de formation, elle gagne sa vie en travaillant pour un fournisseur de services Internet.

Mia Couto LES BALEINES DE QUISSICO DE MIA COUTO


Prodigieux conteur, artisan d'une langue portugaise subvertie, métissée de parlers populaires, Mia Couto, dans ces quelque vingt-deux nouvelles, nous entraîne dans un espace de légende, en des temps originels où bêtes et hommes communiquaient encore entre eux, où la mort, farceuse, côtoyait la vie, où chaque être humain était à la fois soi-même et l'autre, où d'inquiétantes puissances magiques peuplaient le monde. Pourtant, c'est du Mozambique qu'il s'agit, un pays bien réel - terre violente, soumise à la sécheresse et à la famine, quand ce n'est pas à la guerre, et habitée par un peuple magnifique et douloureux. Ecrivain de langue portugaise, Mia Couto est né au Mozambique en 1955. Engagé aux côtés du Frelimo dans la lutte pour la libération du joug colonial portugais, il a été directeur de l’agence d’information du Mozambique, de la revue Tempo, et du journal Noticias de Maputo, avant de publier un premier recueil de poèmes Raiz de orvalho aux éditions de l’Association des Ecrivains mozambicains en 1983.

Dictionnaire littéraire des femmes de langue française :
De Marie de France à Marie NDiaye
Christiane P. Makward & Madeleine Cottenet-Hage
Karthala & Agence de coopération culturelle et technique


Cet ouvrage regroupe 200 notices rédigées par des critiques Françaises et Nord-Américaines, sur des femmes écrivains de langue française de toutes les aires de la francophonie, des origines (12e siècle) à nos jours. Chaque notice comprend des indications biographiques, une présentation synthétique de l'oeuvre, la bibliographie de l'auteur et une sélection d'études critiques. Le dictionnaire comporte environ 900 bibliographies d'auteurs n'ayant pas pu faire l'objet d'une analyse. Seules y ont effectivement été retenues les oeuvres littéraires de création (poésie, théâtre, roman, fiction narrative ou autobiographique) comptant au moins deux livres. Cette restriction n'empêche cependant pas d'y découvrir le foisonnement et la richesse d'une création féminine en français qui n'a trouvé jusqu'à présent qu'une place marginale dans les ouvrages de référence. Selon les auteurs, cet ouvrage se veut donc un outil complémentaire pour les spécialistes des Lettres mais aussi un aide-mémoire et un compagnon de lectures pour tous. Disponible auprès de Christiane P. Makward, professeur à l'Université d'Etat de Pennsylvanie aux Etats-Unis à cjm9@psu.edu.

Mieux comprendre



Auteur(s) : Catalogue collectif. Pays de parution : République de Guinée, Afrique du Sud, Bénin, Brésil, Madagascar, Mali, Maroc, Rwanda, Tunisie. Langue(s) : anglais, arabe, français, malgache, portugais, amazighe, bambara, kinyarwanda, kiswahili


Ancrés dans le quotidien africain, dans les rues de Bamako et de Conakry, au port de pêche de Cotonou, sur les terres tunisiennes, ou imprégnés de l’héritage afro-brésilien, découvrez dès maintenant les 281 contes, documentaires, albums et romans qui composent ce catalogue. La production de neuf maisons d’édition indépendantes d’Afrique (Afrique du Sud, Bénin, Madagascar, Mali, Maroc, République de Guinée, Rwanda, Tunisie) et du Brésil est ainsi disponible en France, en Belgique et en Suisse ! Si vous souhaitez diversifier votre fonds, lire en bambara, en arabe, en anglais, en portugais, en kinyarwanda, en malgache, en français, si vous désirez tout simplement découvrir... la solution est ici, sur ce lien... tournez les pages ! L’Alliance diffuse et distribue l’ensemble des ouvrages présentés dans le catalogue.



Un auteur

Des questions, toujours des questions

Médiatropiques/ C’est avec ce constat teinté de révolte que commence le narrateur sous la plume de Wilfried N’Sondé. Des questions du capitaine de police aux questions que lui pose sa vie, en passant par ceux qu’il se pose sur les trajets et les dérives de ses compagnons d’enfance, sur ses origines et sur le sens de son existence, le narrateur cherche à comprendre ce qu’il s’est passé ce matin-là. Nous le découvrons en même temps que lui. Le crime, à première vue, a fait une victime innocente. Mais avant de reconnaître celle-là et ceux qui sont victimes par la perte de l’être aimé, la voix du narrateur avance dans un embrouillamini de bribes de mémoire, où se confondent de plus en plus les notions de victime et de bourreau, d’innocent et de coupable. Tout au long de ce récit aussi touchant et sensuel que déroutant et effrayant, « Wilfried N’Sondé explore la douleur de l’amour, l’appartenance et la violence, le désir et l’effroi » avec une « justesse de ton »(Le point de vue des éditeurs) qui rend ce livre à la fois émouvant et percutant. Wilfried N’Sondé est musicien. Il vit à Berlin depuis quelques années. Le Cœur des enfants léopards est son premier roman. Wilfried N’Sondé, « Le Cœur des enfants léopards », Actes Sud, 2007, 133 pages


*Etonnants voyageurs/ En 2007, Wilfried N’Sondé, chanteur et compositeur reconnu de la scène berlinoise, fait une entrée remarquée en littérature avec son premier roman, Le Coeur des enfants léopards, lauréat du Prix des cinq continents de la francophonie et du Prix Senghor de la création littéraire. Dans ce roman, détonnant mélange d’autobiographie et de rêve, Wilfried N’Sondé évoque sa jeunesse en banlieue, en rapportant l’histoire d’un jeune amoureux abandonné par son premier amour connue à l’âge de trois ans, alors qu’il venait d’arriver en France. À travers le portrait de son personnage, l’auteur jette un regard sombre et saisissant sur ces banlieues où vivent les populations les plus pauvres, souvent immigrées, et où le destin des jeunes est souvent voué à l’impasse. Dans son nouveau roman à paraître en mars 2010 chez Actes Sud, Le silence des esprits, Wilfried N’Sondé prolonge, avec cette même force d’évocation, sa réflexion sur la marginalité, sur les êtres aux prises avec leur passé. Il y raconte l’histoire d’un jeune Africain sans papiers, hanté par son passé d’enfant soldat, qui, à travers la rencontre d’une femme à la mémoire pareillement meurtrie, va faire l’expérience d’un bonheur éphémère. N’Sondé y déploie une écriture vive, rythmée, qui puise toute sa justesse dans sa propre expérience ; l’exil, le déracinement est en effet, un motif récurrent dans la vie de l’auteur : né en 1969 au Congo, il émigre en France à l’âge de cinq ans où il grandit et fait ses études ; puis, après être passé par Londres, Rome, Vienne et Madrid, il s’installe à Berlin où il vit de sa musique et travaille aussi comme éducateur auprès de jeunes en difficultés. Ainsi, celui que Jean-Marie Le Clézio, prix Nobel de littérature, qualifie d’ « étonnant » remarquant sa qualité « d’écrivain en action » (L’Express, 16 octobre 2008), est certainement une des voix les plus puissantes et singulières d’une nouvelle littérature urbaine et francophone.


Souleymane Mbodj
"Dix nouvelles histoires"


Conteur et musicien né au Sénégal Souleymane Mbodj se consacre depuis de nombreuses années à la transmission de contes africains en milieu scolaire. Son second tome de contes africains est un pur petit bijou. A travers ces dix petits contes philosophiques, les enfants et les parents pourront découvrir ou re-découvrir la sagesse africaine. Illustrations: Marie Lafrance. "Une chèvre en quête de liberté, un élève plus avisé que ses trois maîtres réunis, un chacal inquiet du sort réservé aux anciens...Sur les traces des vieux sages et des bons génies,découvrez les richesses de la philosophie africaine à travers ces nouveaux contes".
Vous pouvez le commander en ligne chez Amazon chez Fnac.com ou chez votre libraire habituel.


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Beaux livres





Né en 1950 à Aix en Provence, Christian Courrèges continue son travail en noir et blanc, sur la figure humaine, le portrait. Il déjoue les lieux communs imposés par le genre, en se consacrant depuis des années avec le même dispositif technique simple et des règles strictes qu’il impose à ses modèles à quelques séries qu’il fouille en profondeur. Depuis 2002, professeur à l'ENSAD. Coordinateur du département Photo/Vidéo. Ses photographies ont fait l’objet de plusieurs expositions et de l'édition de sept ouvrages. Pour le contacter: Christian Courrèges, 100 rue de la Folie Mericourt - 75011 Paris. E-mail: info@christian-courreges.com



Toni Morrison, Un don
par Minh Tran Huy


Avec Un don, Toni Morrison, prix Nobel de littérature en 1993, évoque dans une prose lyrique le monde beau, sauvage et encore anarchique qu’était l’Amérique du XVIIe siècle.


Dans Beloved, Toni Morrison avait mis en scène une mère hantée par le fantôme de son enfant, qu’elle avait égorgée pour lui éviter de vivre dans les fers de l’esclavage. Dans Un don, ce n’est pas une mère mais une fille, Florens, qui la nuit voit apparaître celle qui lui a donné le jour. Une femme qui, à défaut de la tuer, l’a autrefois abandonnée, suppliant Jacob Van Aark, un étranger de passage dans la plantation du Senhor d’Ortega, où toutes deux étaient esclaves, de la prendre – plutôt qu’elle-même et son petit garçon – en paiement de la dette contractée par le gentilhomme portugais. Plusieurs années ont passé, mais Florens ne s’est jamais remise de cette blessure originelle et refuse à présent d’écouter le message que « a minha mãe » tente désespérément de lui communiquer, et que le lecteur découvrira à la toute dernière page de ce roman où la prix Nobel de littérature 1993 allie avec son talent et son savoir-faire habituels la violence à la poésie, et le lyrisme à l’acuité.


Nous sommes à la fin du XVIIe siècle, et l’esclavage, contrairement au contexte de Beloved, n’est pas encore associé à la race. Mais les choses changent : un conflit vient de s’achever, qui opposait « une armée de Noirs, d’indigènes, de Blancs et de mulâtres – Noirs libres, esclaves et engagés », menée par des membres de la gentry, à d’autres grands propriétaires locaux afin de renverser le gouverneur de Virginie. Pour la première fois, le pouvoir a été attaqué par un groupe dont les intérêts transcendaient le statut, la classe et la race, et, afin que cela ne se reproduise pas, on a édicté des lois donnant aux Blancs des droits que les Noirs n’ont pas, permettant notamment aux premiers de tuer les seconds pour n’importe quelle raison sans être poursuivis. La fiction d’une identité définie par la couleur de peau se met en place avec les tragiques conséquences que l’on sait.


Cela posé, Un don ne s’intéresse pas qu’à un moment clé de l’histoire afro-américaine, mais plus largement aux fondements d’une nation, dont la ferme de Jacob Van Aark, bâtie au milieu d’une nature encore sauvage (et magnifiquement décrite), est un parfait microcosme. Outre lui et sa femme Rebekka, qu’il a fait venir d’Angleterre, ainsi que Florens, l’enfant noire, ce lieu rassemble une Indienne, Lina, achetée à des presbytériens qui l’ont recueillie après qu’une épidémie a dévasté toute sa tribu, une faible d’esprit «aux yeux gris argent», Sorrow, rescapée d’un naufrage, et deux «engagés», Willard et Scully, qui attendent d’avoir accumulé de quoi acheter leur liberté (le passage en Amérique se payait pour les démunis en années de labeur qui pouvaient se prolonger indéfiniment, la dette passant des parents aux enfants).


Chacun des personnages, qui sont autant de fragments de la mosaïque identitaire de l’époque, incarne également une servitude particulière, de Rebekka, dont les perspectives se limitent à «servante, prostituée ou épouse» du fait de son sexe et de son rang social, à Florens, qui troque son asservissement pour un autre en tombant follement amoureuse d’un forgeron, un homme noir et libre – une rareté qui n’est pas encore une anomalie – venu construire pour Jacob Van Aark un splendide portail pour la nouvelle demeure que celui-ci veut bâtir. Une maison qui là encore est un joug, une maison bien trop somptueuse pour le petit fermier et commerçant qu’il est, mais qu’il désire passionnément depuis qu’il a été dîner dans la propriété des d’Ortega. Une maison qu’il considère comme un témoignage de ce qu’il a accompli, et un héritage, mais qui perd tout son sens lorsque Jacob disparaît sans personne à qui la transmettre, et que son épouse elle-même se meurt du mal qui l’a tué, la variole.


Ces drames nous sont rapportés en faisant fi de la chronologie, avec un art de la (dé)construction et des narrations entremêlées dans lequel Toni Morrison a toujours été experte. Jouant avec aisance des temporalités et des points de vue, les histoires de Jacob, Rebekka, Lina, Sorrow, Willard et Scully, contées à la troisième personne, viennent se greffer au récit, ou plutôt à l’adresse à la première personne de Florens, partie sur les routes retrouver le forgeron qu’elle adore, seul à pouvoir guérir sa maîtresse (il a auparavant soigné Sorrow, atteinte bien avant les autres). Un don est à la fois une remontée aux origines d’une nation – et de l’esclavage – et une traversée des États-Unis, géographique et métaphorique, avec les voyages de Jacob, puis de Florens, qui éclairent les facettes d’un pays se constituant dans le chaos, entre un Sud qui décrète les premières lois racistes et un Nord où font rage les persécutions pour sorcellerie alors que cohabitent ici et là des dizaines de factions religieuses…


Loin de l’idéal pastoral et de l’image bucolique de la terre promise, l’Amérique s’est édifiée au prix du sang et de la perte de l’innocence, nous dit Toni Morrison : l’utopie d’une identité multiple mais harmonieuse – telle qu’elle s’est fugitivement réalisée dans la ferme de Jacob, où le couple, les servantes et les engagés ont un instant réussi à former une famille malgré leurs différences – ne peut que dégénérer sur le long terme. Avec le décès du maître, la communauté à laquelle ils croyaient appartenir se délite : ils ne sont rien de plus qu’une collection d’orphelins et de déracinés. «Baptistes, presbytériens, tribu, armée, famille, il fallait bien quelque chose pour faire un cercle et protéger de l’extérieur.» Pour survivre, on a besoin d’une structure, qu’elle soit tribale, raciale, religieuse ou institutionnelle, et c’est ainsi que Rebekka basculera dans une dévotion fanatique, et que les trajectoires autrefois unies des uns et des autres éclateront pour que naisse une autre composante essentielle de l’identité américaine : l’individualisme forcené.

Dans cette parabole d’une rare densité symbolique, où le naturel se fond avec le surnaturel, où les thèmes de la servitude, de la féminité, de l’amour maternel et de la quête de soi sont articulés avec une puissante subtilité, Toni Morrison use d’une imagerie et d’une langue aux accents bibliques pour dire un paradis perdu. Sa chute est causée par deux péchés originels : l’extermination des Native Americans, dont la tribu de Lina est exemplaire, et la tentation de l’esclavage à laquelle Jacob finit par succomber, malgré sa répugnance pour le commerce des hommes – il décide en effet d’investir dans des plantations de canne à sucre avec cette idée qu’« il y [a] bel et bien une profonde différence entre la proximité intime des corps des esclaves [du domaine Ortega] et une main-d’oeuvre lointaine à La Barbade ». La corruption de ses idéaux, à l’image de la maladie qui le dévore, sera le début de la fin, et il n’est pas anodin que le portail de fer forgé ouvrant sur sa demeure rêvée – et maudite – soit constitué par deux serpents dont les crocs ont été remplacés par des pétales de fleurs : dans cette Amérique en devenir, l’enfer découle du paradis, beauté rime avec cruauté, et splendeur avec horreur. Seule lueur d’espoir, ou presque, le « don » du titre, cette miséricorde terriblement humble et humaine (le roman s’intitule A Mercy en anglais) dont Florens, traumatisée comme tous ses compagnons, a été témoin sans la comprendre, et que le fantôme de sa mère tente vainement de lui révéler, dans un ultime et déchirant effort d’apaisement.


Un don
Toni Morrison
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne Wicke
Éd. Christian Bourgois, 194 p., 15 euros.


Toni Morrison est l’auteur d’essais et de neuf romans, dont Sula, Le Chant de Salomon et Love. Toute son oeuvre est publiée en français aux éditions Christian Bourgois.




Prix littéraire

Notes de lecture

Marie NDiaye, "Les Grandes Personnes"
Une nouvelle pièce , d'une brieveté flamboyante, bientôt crée au théâtre.





par Odile Quirot

Tous les bons écrivains, ou scénaristes, ne font pas de bons auteurs dramatiques : Marc Dugain vient d’en faire l’expérience avec son adaptation de Tchékhov. On préfère Roger Grenier, l’essayiste et le romancier, à l’auteur de théâtre. Et la liste pourrait être longue. En revanche, la romancière de « Rosie Carpe », de « Trois femmes puissantes » entretient avec l’écriture dramatique des liens anciens, quasi natals, et heureux. Pour mémoire : « Hidla » ou Papa doit manger », pièce entrée au répertoire de la Comédie Française en 2003.

Marie NDiaye sait le poids du silence, au théâtre, et des corps. Celui du dénuement des mots, de leur force allusive, de la puissance de ce qui est formulé, ou non; évidemment, elle est à l’aise avec la liberté du théâtre, ce lieu où les morts se relèvent, où reviennent. Dans « Les Grandes personnes », il existe un personnage, double, nommé « Ceux qui logent dans la poitrine du fils ». Tout comme loge dans la conscience d’Hamlet le spectre de son père, dans le coeur d’Antigone, la mort sans sépulture de son frère, logent dans le fils adopté de la pièce la voix de ses parents naturels, qui réclament vengeance, puisque leur nom, et jusqu’à leur existence, a été rayée par Eva et Rudy, les parents adoptifs. Alors le fils est parti, et aussi sa sœur, fille non adoptée, on apprendra plus tard pourquoi elle a fui. Ils n’ont plus donné de nouvelles depuis des années, et pourtant Eva et Rudy sont riches, aimants, ils ont tout fait pour eux, leur semble t-il. Ce couple a des amis anciens, Isabelle et Georges, pauvres, mais fiers de leur fils exemplaire, « le Maître ». Voilà, le fils adoptif reviendra, la fille aussi, petit spectre au front blanc, morte sans doute. Et le « Maître » et fils modèle, tous les soirs chez ses parents, disparaîtra après avoir tenté de dire à ceux qui « n’ont jamais su distinguer entre leur être et le mien » qu’il violait certains de ses élèves. Et cela, personne ne veut l’entendre, à l’école non plus, sauf Madame B., une étrangère, qui vient exiger réparation pour son fils Karim. Elle sera chassée, rejetée. La culpabilité rôde, entêtante, les couples modèles se fissurent, et c’est l’enfance qu’on sacrifie : « Maudits soient les parents ». Mais comment faut-il aimer ses enfants ? C’est toujours trop, ou pas assez. Ce qui est faramineux c’est combien cette écriture irradiante contient de violence, d’inquiétude, de fantômes, de flèches acérées sur les rapports sociaux, de réflexion complexe sur la filiation, d’humour tranchant aussi. Les dialogues, d‘une pureté de diamant dur, recèlent des abîmes de vie, de douleur, de secrets. Chaque réplique est une bombe, qui implose. On oscille, dans un lent et obsédant balancement, entre une simplicité quasi biblique, une apparente banalité, et des moments d’aveux abrupts. Ces quatre-vingt neuf pages irradient, brûlent, se dévorent.

« Les Grandes personnes »de Marie NDiaye, sont à l’affiche du théâtre National de la Colline du 4 mars au 3 avril, dans une mise en scène de Christophe Perton, familier du théâtre de Marie NDiaye : il lui a passé commande en 2003 de « Rien d’humain », et également monté « Hilda ».


Maryse Condé, Grand prix du roman métis

Le Grand prix du roman métis 2010 a été décerné à Maryse Condé pour son livre «En attendant la montée des eaux» (JC Lattès). Portrait.


Le 14 décembre 2010, Maryse Conde a reçu le Prix métis (doté de 5.000 euros), nouveau venu sur la longue liste des prix littéraires francophones. Fondateur du prix et président d'un jury où l'on retrouve entre autres Tahar Ben Jelloun et Patrick Poivre d'Arvor, Mohammed Aïssaoui a voulu créer un prix «qui met en lumière les valeurs de diversité, d'échanges et d'humanisme, symboles de l'île de La Réunion.» Début novembre, Didier Jacob avait rencontré cet auteur de 76 ans, qui se plaignait de ne pas être lue alors que sortait «En attendant la montée des eaux», son vingtième livre.

Fu-rieuse. La grande figure des lettres guadeloupéennes, regard de velours et verbe charmeur, contient mal son amertume, dans l'appartement du Marais où elle vit six mois par an :

« Pourquoi suis-je à ce point ignorée dans mon propre pays? J'écris pourtant depuis 1976. Un jour, j'ai rencontré une trentaine de libraires. Aucun ne connaissait mon travail. C'est incroyable.»
Son parcours est en effet passionnant à plus d'un titre. 1934. Maryse Condé naît à Pointe-à-Pitre, dernière d'une famille de 10 enfants. Brillants sujets : l'un de ses frères, Auguste, est le premier agrégé de lettres guadeloupéen (promotion Césaire). Maryse s'installe en France à 16 ans. Studieuse, obéissante, rangée, elle découvre alors les écrits du grand manitou de la négritude, et ressent une émotion si forte que sa vie en sera changée pour toujours :

«C'est avec Césaire que j'ai découvert qu'on m'avait menti. Qu'on avait oublié, dans mon éducation, quelque chose d'énorme : l'Afrique.»

L'esclavage, sa vie, son oeuvre. Tandis qu'elle dévore ce noir chapitre de l'histoire humaine, Maryse Condé s'accommode de moins en moins des discours officiels. On la renvoie du lycée Fénelon pour insubordination et impertinence. Elle poursuit alors ses études à la fac, et rencontre un acteur guinéen qui lui fait découvrir le continent africain. Elle y passera douze ans. Mais son mariage, motivé, dit-elle, par d'autres raisons que l'amour, prend l'eau. Surtout, l'Afrique n'est pas cet éden qu'elle croyait, le jardin de roses de la négritude :

«Quand je suis arrivée en Guinée, je pensais que tous les Noirs étaient frères. Et voici que je découvrais la dictature, la vraie réalité du pouvoir africain. Je voyais Sékou Touré, magnifique, défiler dans une voiture décapotée sous les applaudissements du peuple et j'apprenais le lendemain l'existence du camp Boiro, les gens exécutés, à commencer par le mari de ma soeur qui était ambassadeur. Tout cela me préoccupait, m'habitait.»

Maryse Condé revient en France, travaille dans les bureaux de « Présence africaine », le fief de Césaire :


«Il venait tous les samedis. Il était sauvage et timide. Pas causant. Je n'aurais pas osé lui parler de mon oeuvre ni de la sienne. J'aurais eu un peu honte. Quoi lui dire? Je vous admire? C'est bête. On ne parlait de rien.»

Maryse Condé, en tout cas, se fait connaître avec des livres comme « Ségou » ou «Desirada». Succès populaires, d'estime aussi. Mais la reconnaissance officielle tarde à venir. «Après «Ségou», je suis restée trois ans au chômage. Jusqu'à ce qu'une université américaine me propose un poste. » Les Etats-Unis, au temps de la première guerre du Golfe et de l'encore populaire George Bush, ne font rêver ni Maryse Condé ni son mari. Mais ils partent s'y installer, et découvrent un pays plus accueillant qu'ils ne l'auraient cru. La romancière enseignera plus de dix ans à Columbia University, à New York. Elle y passe encore les hivers, préférant les ciels bleus, éclatants et froids de Manhattan à la grisaille parisienne. Et puis, aux Etats-Unis, elle est au moins reconnue.



«La Guadeloupe est intrinsèquement vieillotte»

«En attendant la montée des eaux», son dernier livre, réveillera-t-il la curiosité des lecteurs français? Savamment orchestrée, ponctuée d'expressions qu'elle a su, entre Guadeloupe, Guinée, France et Etats-Unis, tisser dans un entrelacs linguistique imagé et personnel, cette fresque polyphonique se nourrit des thèmes qui la hantent : misère du tiers-monde (le roman se déroule en partie en Haïti, et Maryse Condé confie que c'est en découvrant la haine des Guadeloupéens pour les nombreux immigrés haïtiens dans l'île qu'elle a eu envie d'écrire le livre), indigence des pouvoirs politiques en Afrique, influence néfaste des nations colonisatrices. On voit que la romancière antillaise, pour ne plus militer comme autrefois aux côtés des indépendantistes, n'a pas enterré la hache de guerre.

Surtout quand elle parle de son désespoir de voir la Guadeloupe demeurer cette île sans avenir qu'elle aimerait voir un jour voler de ses propres ailes :

«La Guadeloupe est intrinsèquement vieillotte. Elle ne produit rien. On vient en Guadeloupe à cause du système français, des allocs, mais il n'y a aucune créativité, rien de novateur, beaucoup de conformisme et une grande peur de l'autre.»


Didier Jacob

« En attendant la montée des eaux », par Maryse Condé,
Jean-Claude Lattès, 370 p., 19 euros

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Créé en 1999, en lien avec le Salon International du Livre Insulaire de l'île d'Ouessant, le 14e PRIX DU LIVRE INSULAIRE sera attribué en août 2012. Il est doté de 8 prix récompensant les ouvrages parus entre le 1er avril 2011 et le 30 avril 2012. Les dotations sont remises aux auteurs. Les lauréats sont choisis par trois jurys composés de personnalités du monde littéraire insulaire. Les remises des prix se déroulent pendant le salon d’Ouessant.
Le Prix du Livre Insulaire a pour objet de mettre en valeur des écrivains et des livres de la matière insulaire pour des ouvrages récents. Les prix sont décernés aux auteurs. L’insularité s’entend soit par : L’INSULARITÉ DES AUTEURS. Il s’agit des auteurs nés, vivants, travaillants sur une île, et qui proposent dans leurs ouvrages une inspiration marquée par l’insularité. L’INSULARITÉ DES OUVRAGES : Il s’agit des livres écrits par des auteurs extérieurs au milieu insulaire, mais dont l'inspiration est nourrie par les îles (îles réelles ou imaginaires).

Le Prix récompensera catégories éditoriales par une dotation financière remise aux auteurs. Un Grand Prix, dénommé Grand Prix des îles du Ponant (1500 €). Le Grand Prix des îles du Ponant peut récompenser un lauréat choisi parmi les différentes catégories éditoriales. _Fiction : romans, recueils de nouvelles ou de contes, théâtre :(700 €) _Poésie : (700 €) _Sciences : (700 €) _Essai, récit, témoignage (700 €) _Beaux Livres : ouvrages illustrés, livres d'artistes. (700 €) _Roman policier insulaire : (700 €) _ Prix de Littérature pour la jeunesse (600 €). Le jury a la possibilité de répartir la dotation globale de manière équitable à deux ouvrages au maximum. Des mentions spéciales peuvent être attribuées sans dotations financières. S'inscrire au Prix du Livre Insulaire 2012 BP 10 - 29242 Ouessant (France) Inscription-prix@livre-insulaire.fr Tél : 06 81 85 41 71


Aimé Cesaire : à la rue, ou dans la rue, SOS Racisme vient de trouver un étendard.


Cecile Mazin/ Après avoir salué le « geste fort » de Nicolas Sarkozy, qui a décidé d'installer une plaque au Panthéon, en avril prochain, pour commémorer la mort du poète Aimé Césaire, SOS Racisme en appelle maintenant à la mairie de Paris. La plaque, c'est bien, et ça « permettra de faire rentrer pleinement dans notre récit national ces pages sombres de notre Histoire », explique l'association pour qui la France n'a toujours pas la mémoire facile sur « son passé esclavagiste et colonial ». Mais on peut faire mieux. Ainsi, une demande officielle a été envoyée à Bertrand Delanoë, pour que ce dernier se saisisse de « l'occasion de l'hommage national ». SOS Racisme souhaite en effet qu'une rue de la Paris porte désormais le nom d'Aimé Césaire, dans la perspective de l'hommage que représentera la plaque scellée au Panthéon. Et surtout, en référence à la loi Taubira, adoptée le 10 mai 2001 par le Sénat, qui reconnaissait alors dans son article 1er « la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l'océan Indien d'une part, et l'esclavage d'autre part, perpétrés à partir du XVe siècle, aux Amériques et aux Caraïbes, dans l'océan Indien et en Europe contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes constituent un crime contre l'humanité ». Mise en vigueur le 23 mai 2001, on en célébrera donc le dixième anniversaire, mais c'est le 10 mai, que, depuis 2006, une Journée nationale des mémoires de la traite de l'esclavage et de leurs abolitions a été mise en place. D'ailleurs...Le 2 décembre, un collège portant le nom du poète avait été inauguré dans le XVIIIe arrondissement, au 22 rue Pajol, par le maire de Paris. L'établissement était cependant ouvert depuis la rentrée de septembre. En outre, les Archives nationales disposent désormais du fond du poète.

Surfez sur

Notre choix

HENRY DE BALZAC ENFANT DE L'AMOUR
Michel Thouillot




Comment exister quand on est le frère cadet de l'immense auteur de La Comédie Humaine ? Documents biographiques et études critiques fondent ce récit des relations tourmentées entre Henry, Honoré et leur mère. L'action se déroule principalement dans l'Océan Indien, à l'époque de l'esclavage, puis de son abolition : là s'inscrit la destinée d'Henry de Balzac, ballotté et dépassé par l'Histoire. Editeur : L'Hrmattan. ISBN : 978-2-296-54727-8 • juin 2011 • 286 pages. Michel Thouillot a enseigné de nombreuses années à l'étranger, en Afrique, en Amérique et dans l'Océan Indien. Parallèlement, il a mené des recherches universitaires sur l'oeuvre de Claude Simon. Au cours d'un séjour à Mayotte, il a découvert l'existence méconnue du frère cadet d'Honoré de Balzac. L'idée d'un roman était née ! Après une recherche documentaire poussée, tant historique que biographique et critique, il vient de retracer le destin singulier d'Henry de Balzac sous la forme d'une biographie romancée.


95 poètes pour Haïti



Comment exhumer le poème des décombres de la mémoire. La présentation de ce recueil a eu lieu le 12 janvier 2011 lors d'une soirée commémorative à l'Espace Le Scribe - L'Harmattan (19, rue Frédéric Sauton, Paris 5ème, M° Maubert Mutualité). La soirée fut agrémentée de lectures assurées par quelques poètes repris dans l'anthologie sur un fonds musical fourni par l'organisateur, le poète égyptien Oussama KHalil. Poètes pour Haïti est dédié au peuple haïtien et regroupe les poèmes d'auteurs qui se sont mobilisés à travers le monde, pour manifester leur solidarité. Khal Torabully, Dana Shishmanian, Lélio Brun, André Robèr, Alain Mabanckou, Nicole Barrière, José Le Moigne, Ernest Pepin, Thélyson Orélien, Jean-Luc Maxence, Fabian Charles, Colette Nys-Mazure, Gaëlle Josse, Arnaud Delcorte, Philippe Tancelin, Catherine Boudet, Eric Dubois, Patricia Laranco, Umar Timol, Marcelle Alizon, Jeanne Gerval, Anderson Dovilas, Sedley Richard Assonne, Yves Patrick Augustin, Cikuru Batumike, Jean-Yves Bertogal, Anne Bihan, Dominique Biton, Brigitte Bleuzen, Xavier Bordes, Denise Borias, Alain Boudet, Catherine Boudet, Yve Bressande, François Brouers, Nicole Cage-Florentiny, Üzeyir Lokman Çayci, Laurent Chaineux, Marie Cholette , Joël Conte , Maggy De Coster , Marcel Debel, Marlyne Delin , Marlyne Delin , Geneviève Deplatière , Kenzy Dib, Denis Emorine , Danièle Duteil, Nadine Fidji, Jean-Luc Gastecelle, Jean Gedeon, Hubert Gerbeau, David Giannoni, Béatrice Golkar, Adrien Grandamy, Patricia Grange, Gisèle Guertin, Valérie Hillevouan, Roland Hinnekens, Saint-John Kauss, Ali Khadaoui, Diane Labbé Dubois, Xavier Lainé, Louise Lavoix, Jean-Robert Léonidas, Isabelle Lévesque, Jean-Yves Loude, Charlito Louissaint, Benoist Magnat, Delva Maguet, Ndongo Mbaye,Bruno Morello ,Danièle Moussa, Mahamoud M’Saidie, Paul N’ Zo Mono, Alain René de Nilperthuis, Gabriel Okoundji, Salomon Omaande, Jean-Robert Paul, Sabine Péglion, Nicolas de Régnier, Isabelle Poncet-Rimaud, Max Rippon, Sophie Rochefort, Anick Roschi, Julienne Salvat, JJ.-Jacques Séwanou Dabla, Hélène Soris, Richard Taillefer, Erkut Tokman, Françoise Urban-Menninger, Farah Willem, Dominique Zinenberg ... évoquent les heures et jours de la tragédie et les interstices de l'espoir. Pour le comander, adressez-vous à
l'Harmattan, Edition - Diffusion 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

Viennent de paraître



— Et pour quelle raison j’te suivrais, mec ? J’te connais à peine ! — C’est vrai... Mais t’as une meilleure idée p’t-être ? Parce que je te rappelle que t’as pas d’argent, pas de papiers et pas d’amis ! En clair, tes chances de survie sur l’île sont très, très limitées ! Afin d’échapper aux pressions familiales, le jeune Gwadé quitte son île natale, la Guadeloupe,pour rejoindre la Martinique où il compte bien vivre de sa passion : le théâtre. Dès son arrivée, rien ne se déroule comme prévu et sa route, semée d’embûches, ne tardera pas à croiser celle de l’intrépide Rasta... Une bande dessinée amusante, aux couleurs et rythmes créoles. Né à Fort-de-France, Luko vit et travaille en région parisienne dans le domaine du management.
Passionné de dessin depuis toujours, il a travaillé sur 2 projets de bandes dessinées qui se sont vus classés parmi les 15 premiers lauréats du concours international Raymond Leblanc en 2007 et 2008, avant que Lé Zitata ne se libère de son univers intérieur. Editeur IBIS ROUGE, Ch. de la Levée - BP 267 - 97357 Matoury cedex - Guyane. Tél. : 05 94 35 95 66 - Fax : 05 94 35 95 68 ISBN : 978-2-84450-366-4

Les immigrés héros de BD
Par Gilles Médioni


Dessin extrait d'Immigrants, un album d'Etienne Davodeau


Marguerite Abouet avec Aya de Yopougon, Halim Mahmoudi et son Arabico, Edimo et Mbumbo, créateurs de Malamine. Un Africain à Paris... Une génération d'auteurs aborde le thème de l'immigration en France.


Ils racontent la vie dans les quartiers, les contrôles de police, la discrimination. Et aussi les files d'attente devant les préfectures, la traque des sans-papiers, les boulots au noir. Ils s'appellent Halim Mahmoudi, Edimo et Mbumbo, Marguerite Abouet... Leurs bandes dessinées ont l'amertume de Mémoires d'immigrés, le film de Yamina Benguigui, une pensée proche de Bourdieu, la tchatche de Jamel Debbouze ou le parler cash du rap le plus dur. Malins, militants, modernes, ces trentenaires issus de l'immigration, nés en France ou arrivés enfants dans l'Hexagone, livrent des oeuvres en prise avec la réalité quotidienne. Tous tendent un miroir à la société et amènent la BD là où on ne l'attendait plus. Et ça cogne ! Par exemple, au tout début d'Arabico, de Halim Mahmoudi, le héros, un petit garçon de 13 ans d'origine algérienne, prépare un devoir sur l'identité nationale : "Merde ! Fils d'immigrés, c'est français ou étranger ?" s'énerve-t-il. Plus loin, son grand frère Magyd - bac + 5, chômeur - craque : "Dans ma promo, on est quatre à n'avoir aucun travail. Les seuls Arabes et Noirs d'une promo de 40 fils de putes !" Lorsque Arabico égare sa carte d'identité, la douce France devient menaçante. L'album - un parmi d'autres sorti depuis quelques années - est le reflet de la crise identitaire, de la nostalgie des racines, de la souffrance et de la difficulté de s'intégrer.

Ce courant d'auteurs concernés et légitimes sur le sujet - ils appartiennent à la deuxième ou à la troisième génération - déferle comme si le genre était déjà bien installé, alors que l'éclosion est récente. Pourtant, dès le début de son histoire, le 9e art avait placé la réflexion sur "l'étranger" au centre de ses préoccupations. "On peut même considérer que, depuis les origines, les auteurs se collettent avec ce thème, rappelle Sylvain Venayre, maître de conférences en histoire contemporaine. Par exemple dans La Famille Fenouillard, de Christophe, en 1889. Et aussi chez Hergé. Après Tintin au Congo, où l'image de l'auteur, une image très dégradée, est au coeur du livre, il écrit Le Lotus bleu, qui prône la déconstruction des stéréotypes racistes envers les Chinois. De ce point de vue, et malgré ses critiques sur Hergé, Joann Sfar, dans Le Chat du rabbin, se situe parfaitement dans le sillage du Lotus bleu." Frappé par le tabou de la décolonisation, de la guerre d'Algérie, de la question harkie, le thème de l'immigration est passé sous silence avant d'envahir le cinéma, la littérature, le rap ou l'humour. Ce sont les années "black, blanc, beur", la culture du raï et de la cité. Seule la bande dessinée est à la traîne. Jugée peu sérieuse pour se frotter à un débat politique, elle n'opère, à quelques exceptions près - Baru, Farid Boudjellal - aucun travail d'observation ou de mémoire. Farid Boudjellal est un pionnier. Depuis près de trente ans, il enchaîne des publications aux titres explicites : Jambon-Beur, Le Beurgeois, Petit Polio : Le Cousin harki, La Famille Slimani. "Au départ, on m'a prévenu : "Tu vas te marginaliser." Mais on ne reproche pas à Morris de ne dessiner que des cow-boys. En créant le personnage d'Abdullah, j'ai eu envie d'exorciser les insultes dont j'ai été la cible : "bicot", "arabe", "bougnoule". Et d'en faire des gags. Mais mes BD ne sont pas seulement drôles. La scène de ratonnade que je relate dans Petit Polio a réveillé en moi des souvenirs terribles. Quand j'en parle dans les classes, les jeunes issus de l'immigration ont du mal à percevoir mon histoire, à moi qui suis né en France, en 1953." L'ami d'adolescence de Farid Boudjellal, José Jover, est aussi son éditeur. Ce dernier, enfant de l'anti-franquisme, ancien soudeur, militant, franc-tireur, a fondé les éditions Tartamundo qui ont publié notamment Les Folles Années de l'intégration, Mon album de l'immigration en France, Les Slimani.

Un sujet porteur mais pas encore rentable.

Si la bande dessinée zoome en ce moment sur l'immigration, c'est parce qu'il y a urgence. "Je voulais donner un coup de pied dans la fourmilière, lance Halim Mahmoudi. Arabico est un manifeste : il fallait expliquer ce que signifie avoir la "couleur de sa peau en permanence dans sa tête" et répondre à ceux qui nous traitent de "Français de papiers"." Son album résonne comme un disque de rap hardcore. "J'ai écrit une BD hip-hop dans le sens noble du terme, c'est-à-dire faite pour crier comme l'imaginaient les musiciens de jazz et de blues. Mais il manque encore à la bande dessinée son Abdellatif Kechiche [le réalisateur des films L'Esquive et Vénus noire]." Elle a en revanche son Spike Lee. Malamine. Un Africain à Paris, d'Edimo et Mbumbo - deux auteurs d'origine camerounaise - suit le parcours d'un docteur en économie rejeté chez lui et dédaigné en France. En tournant les pages, la rage monte. "Je ne supporte plus ce pays, encore moins ses habitants", lâche le personnage, alors qu'un mouvement ultranationaliste tente de le rallier à sa cause. "Cela nous intéressait de montrer le regard rempli de colère de Malamine vis-à-vis de lui-même, des autres immigrés africains, de l'Afrique et de la France", explique Edimo, éducateur en centre éducatif fermé et cofondateur de l'association l'Afrique dessinée. Pour beaucoup d'éditeurs, un sujet sur l'immigration est porteur mais pas rentable. Quadrants a arrêté la série Arabico, prévue en trois tomes. Les auteurs de Malamine ont essuyé des refus - "trop violent, trop intellectuel" - avant d'être accueillis par les Enfants rouges. L'humour est plus payant. Pahé a relaté le sourire aux lèvres ses années lycée [vers 1975] dans La Vie de Pahé, quand il débarquait à Tours directement d'un village d'Afrique équatoriale. Deux ans après sa publication, en 2006, la BD était adaptée en dessin animé. Entre les cases, Pahé pointe le racisme. "J'étais le seul Noir de ma classe, dit-il ; c'est une situation que les enfants d'immigrés ne connaissent pas."

Mangas, BD-reportages, séries... tous les styles se côtoient

Même idée de la transmission du côté de la douce et malicieuse Aya de Yopougon, l'adolescente ivoirienne imaginée par Marguerite Abouet et Clément Oubrerie. La BD confronte Innocent, le double d'Aya, à la galère parisienne des années 1980. "Innocent, c'est moi, murmure Marguerite Abouet, arrivée dans la capitale à 12 ans. Ce prénom n'est pas gratuit. Tout étranger traverse d'abord un état de candeur en découvrant un pays. Après... Après, j'ai connu la loi Pasqua, la peur du flic, les jobs au noir... Ça devait sortir." Les voix portent. Dessinées au stylo à bille, au fusain ou à l'aquarelle, sous forme de strip ou conçues en série, ces bandes dessinées ont tous les styles et tous les genres. Y compris le manga, avec Les Iles du vent, d'Elodie Koeger et Hector Poullet, sur les clandestins haïtiens aux Antilles. Et la BD-reportage comme Droit du sol, de Charles Masson, qui dénonce le sort des migrants clandestins à Mayotte. Ou encore les oeuvres collectives Paroles sans papiers et Immigrants. Pour ce travail, Christophe Dabitch a recueilli les témoignages d'immigrés roumains, angolais, turcs, tsiganes. "Le but n'est pas de valoriser l'immigration, mais de la banaliser, en évitant le misérabilisme", dit-il. Pahé, Abouet, Edimo, Mbumbo et les autres mènent le même combat pour la tolérance en confrontant leurs héros à l'Afrique. Les origines ethniques de Malamine freinent son ascension dans son pays. Dipoula est un petit albinos inventé par Pahé. Innocent, le grand ami d'Aya, est gay. "J'ai voulu m'attaquer au tabou de l'homosexualité", souligne Marguerite Abouet. Après Aya de Yopougon, elle inaugure une nouvelle série autour des péripéties d'une jeune "Française de souche" qui jongle entre ses études aux Beaux-Arts et les petits boulots. Elle l'a baptisée Bienvenue. Pour Bienvenue à Paris.



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