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Un Africain en hiver: des illusions à l'espérance

Un Africain en Hiver pose, en une heure et vingt-sept minutes, la question de sentiments, de dignité humaine et de crise d'identité sur un ton tragique.. Il trace l'itinéraire d'un immigré africain, qui va de l'espoir au désenchantement, dans un espace de plus en plus hostile à sa présence. Le co-réalisateur, acteur, producteur et scénariste Paulin Tadadjeu Dadjeu a accepté de nous en parler.

Vers la fin de ses études à l'université de Genève, un étudiant se trouve confronté à la question du permis de séjour que les autorités compétentes refusent de reconduire. Qu'apporte votre film dans la somme des réalisations qui traitent du thème de l'immigration ?


Un Africain en hiver apporte un regard nouveau sur la vie des étrangers en Suisse. Il pose de nombreuses questions dont le racisme, non seulement en terme de rapports conflictuels entre Blancs et Noirs, mais également en terme de lutte des classes. Comment expliquer que des Africains privilégiés par une naturalisation ou par un permis valide d'établissement manquent de considération pour leurs semblables dans la difficulté ? Ce film est parmi les rares réalisations artistiques africaines tournées en Suisse, à ce jour. Le cinéma d'immigration a souvent posé la question du racisme dans un schéma blanc contre noir ; c'est un schéma tout à fait réel. Un Africain en hiver présente les faits sous tous les angles possibles.

Menacé d'expulsion, il doit chercher une juste sortie de secours. S'ensuit une succession de ballons d'essai qui éclatent en plein vol, le plongeant dans une crise de nerfs. Que veut symboliser le mot hiver dans le titre de votre film actuel ?
Lorsqu'on évoque le titre du film, on pense immédiatement à un personnage plongé dans un paysage dominé par la blancheur. Pourtant, il n'en est rien. Un Africain en Hiver traduit une métaphore. L'hiver signifie, ici, l'inhospitalité de la société suisse qui est censée accueillir le personnage principal. L'hiver c'est le froid humain, c'est l'isolement du personnage, c'est l'individualisme, etc.

Votre film est-il l'écho de votre propre histoire ou de Monsieur tout le monde ? Quel message essaie-t-il de nous envoyer ?


Ce film est une suite d'histoires réellement vécues par plusieurs personnes en Suisse. Des personnes de toutes origines y compris des Suisses. C'est d'ailleurs ce qui renforce l'attachement de tout cinéphile intéressé aux questions de l'immigration parce qu'il peut s'identifier aux personnages de l'écran d'une façon ou d'une autre. Ce film n'est pas totalement mon histoire. Mais, j'ai vécu une bonne partie de ce qu'il relate. J'ai subi le racisme le plus abrupt en Suisse. A l'image de beaucoup d'étrangers, j'ai été victime du mépris de l'office cantonal de la population et c'est d'ailleurs toujours le cas. Je ne peux pas compter le nombre de fois où j'ai été confondu à un dealer de drogue juste parce que je suis Noir. J'ai aussi entendu certains Africains dire qu'ils ne voulaient en aucun cas avoir à traiter avec des Africains ou des filles africaines dire qu'elles priaient Dieu de ne jamais mettre un Noir dans leur vie. Les gens ont leurs opinions. Je les respecte. Par contre, je trouve stupide qu'un Noir dise qu'il n'aime pas les Noirs. Quand on renie sa race, on se renie soi-même. Quand on se renie soi-même c'est qu'on a perdu le Nord ; forcément on a un problème d'identité. Un Africain En hiver essaie de confronter les gens à leur propre réalité et les appeler à la tolérance.

La dignité d'un exilé se limite-t-elle à la seule possession d'un permis de séjour dans un pays d'accueil ?

La dignité d'un exilé en Europe est forcément liée à la possession d'un permis de séjour, puisque sans permis de séjour vos droits sont limités et votre épanouissement sérieusement freiné. Dans certains pays du monde ce n'est pourtant pas le cas. Tout dépend de la conception que chaque pays se fait de l'étranger. Dans mon pays le Cameroun, il me souvient que les étrangers sont souvent mieux traités que les autochtones. Avant d'arriver en Europe, je n'avais jamais entendu parler de permis de séjour. En Suisse, sans ce papier, l'accès au travail aux voyages, à un compte bancaire, et même à l'amour est limité…

Le mariage avec une autochtone, connaissance de longue date, semble signer une sortie digne de vos difficultés. Malheureusement, cette liaison ne rencontre pas l'assentiment des parents de la femme, dont le racisme, à peine voilé, qui éclate au grand jour. Un clin d'œil au racisme anti-noir ?

Le Racisme anti-noir, n'est pas seulement l'apanage des Blancs et autres. Des Noirs en Europe bénéficiant d'un statut privilégié se braquent à l'idée d'entretenir quelque rapport que ce soit avec leurs semblables. Les gens avancent des raisons multiples pour justifier leur position, mais une telle approche est négative dans la mesure où elle manque d'objectivité ; elle se base en général sur des préjugés et des échecs personnels. On ne saurait transformer ses déboires personnels en règle. Je préfère qu'on me dise qu'on ne veut pas donner sa fille en mariage à quelqu'un parce qu'il n'a pas d'occupation dans sa vie, ou qu'il a commis un grave délit et non parce qu'il est Noir. Je ne pense pas qu'être Noir est un crime. Si j'étais né Blanc j'en serais fier, tout comme je suis fier d'être né Noir.

Une deuxième tentative, faite d'une rencontre hasardeuse, se voue à l'échec, pour une question de différence d'âge. Finalement, vous jetez votre dévolue sur Nicole Umugwaneza, une fille noire. Sa mère ne veut pas de vous sous prétexte que sa fille n'est pas une africaine comme les autres, étant née et grandie dans les valeurs occidentales, qui n'ont rien à faire avec les Noirs… Le racisme n'a pas de frontières…

Le racisme n'a pas de frontières et existe sous plusieurs formes. C'est aussi l'occasion de dire que le système en Europe travaille à augmenter le racisme. Il ne facilite pas la tâche aux étrangers en croyant faire du bien aux autochtones souvent pour des raisons électoralistes. Cependant, à force de stigmatiser une partie pour plaire à l'autre, on fini par opposer les deux parties et à causer le malheur dans les deux côtés. Je parie que si les étrangers avaient plus de facilité à obtenir des permis de séjours en Europe, il y aurait moins de mariages blanc, moins de divorces et moins d'enfants vivants tiraillés entre deux parents. Je comprends parfaitement ceux qui font des mariages blancs, je ne les juge pas. Ils veulent survivre et tirer leur épingle du jeu comme tout être humain.

Quel regard jetez-vous sur les immigrés qui ont reçu des papiers grâce au mariage mixte ? Ce type de mariage constitue-t-il une solution définitive aux problèmes des sans-papiers ?

Le mariage mixte n'est pas une solution aux problèmes, dans certains cas il en est même la source. Mais le plus important n'est pas la couleur de la peau ou l'origine de la personne. Je connais des couples mixtes qui s'en sortent mieux que des couples de même origine. Tout dépend de comment on trouve l'harmonie avec l'autre.

Avec votre co-réalisateur Clément Ndzana, vous mettez le doigt sur la question de l'avenir des intellectuels africains en Europe. D'un côté, on semble jouer les victimaires pour rester en Suisse, à n'importe quelle condition, en dénonçant l'intransigeance des services des migrations. De l'autre, n'est-ce pas une occasion ratée de donner le ton pour une prise de conscience de la nécessité, par les intellectuels africains de rentrer mettre leurs compétences au service de leurs pays. Qu'en pensez-vous ?

L'intellectuel africain, qu'il vive à l'étranger ou dans son pays peut lui être utile. Certains sont même plus utiles à leur pays en étant à l'étranger. La question c'est aussi celle du droit de vivre où que l'on souhaite, surtout à l'ère de la mondialisation. De même qu'un Européen décide sans difficulté d'aller vivre en Afrique, de même un Africain, qui plus est un intellectuel devrait pouvoir vivre librement où il veut du moment qu'il en a l'opportunité. Il ne suffit pas simplement de rentrer en Afrique ; il faut surtout avoir un projet valable pour l'Afrique. A chacun de faire son choix.

En Juin 2010 commençait le tournage de votre premier long-métrage. En Juin 2011, le film était présent au Festival de Cinéma Image et Vie qu'organise une ONG d'action culturelle et cinématographique. Une présence dans la sélection officielle du Fespaco 2011 au Mali, puis sur le site de TV5 Afrique. Quels sont les prochains rendez-vous de votre film ?

Un Africain en hiver a été diffusé 3 fois sur la chaîne TV5 Monde Afrique (le 13 et 22 décembre 2011 puis le 7 janvier) et le sera ultérieurement sur TV5 monde Europe. Nous envisageons aussi une sortie en Afrique en commençant par le Cameroun l'été prochain si les moyens nous le permettent. Actuellement il est disponible en Streaming sur la Web tv de TV5. Nous sommes ouvert à toutes les formes de présentation de ce film.


Au-delà de la dimension de légitimité de vivre dans votre pays d'accueil, votre film pose la question relative aux rapports difficiles entre cultures ; au conflit entre générations, aux préjugés et à l'identité africaine. Le cinéma peut-il donner une réponse satisfaisante aux problèmes de cohabitation ?


Le cinéma a ceci d'unique qu'il est la synthèse de tous les arts. Ils permet de montrer la réalité avec tous les ingrédients possibles : images, sons, musiques, personnages, paysage et j'en passe. C'est la meilleure façon de confronter les gens à eux mêmes.

Un Africain en hiver est un récit romancé dans lequel le personnage principal met un accent sur la suprématie de l'amour sur les papiers de séjour. L'amour peut-il sauver l'injustice ?


L'amour est au-dessus de tout pourvu qu'il soit vrai.

Votre film n'échappe pas à quelques clichés courant. Vous forcez les traits par cette conversation en dialecte, au téléphone, avec un parent éloigné; par le fait de dormir dans la rue; par le refus de dire oui à son nouveau partenaire, à l'occasion d'un mariage minutieusement préparée ; par une scène d'amour presque légère ou par ce combat intervenu en plein bois avec votre beau-père. Des séquences de trop ?


Il y a certainement des séquences de trop. C'est un premier film et il serait prétentieux de le nier. Sans budget et avec peu de temps, il a fallu faire des compromis en essayant de garder la qualité. On pourrait mieux faire avec plus de moyens, mais le plus important c'est d'avoir pu essayer.

Votre casting est fait de personnages non-professionnels ? Comment et sur quelle base les avez-vous recrutés ? Combien de temps a duré la préparation de votre film ? Quelles difficultés ont été les vôtres à sa réalisation ?


Les personnes qui jouent dans le film ont été choisies sur la base de critères objectifs. Un casting a été fait. Le projet a duré une année répartie selon les besoins du film et les disponibilités des différents intervenants. La réalisation a été confrontée à un manque cruel de moyens financiers. Pour sa production, nous n'avons pas reçu de financement public ou privé. A part l'aide des proches nous le devons à nos économies personnelles. Le scénario a été adapté aux décors naturels qui nous étaient offerts par des amis. Le système D a pleinement fonctionné. Preuve que rien ne peut contrecarrer un projet quand il y a de la détermination.


Contact : unafricainenhiver@yahoo.fr@yahoo.fr

Propos recueillis par
Cikuru Batumike

terre lointaire


Un village d'irréductibles Africains en Colombie

Monument de Palenque en mémoire des premiers esclaves libérés © D.R.


Ils venaient de Guinée-Bissau, du Congo, du Sénégal ou du Nigeria. Esclaves en fuite, ils créèrent en 1603 au coeur de la forêt amazonienne le village de Palenque de San Basilio en Colombie. Quatre siècles plus tard, leurs descendants n'ont rien renié de leurs origines.


Dans la touffeur d’un après-midi tropical, les pieds des enfants martèlent le sol poussiéreux jonché de cailloux. Leurs mouvements saccadés marquent le rythme inépuisable du tambour. Ils ont à peine 10 ans et, comme de bons petits soldats, connaissent déjà leurs chorégraphies sur le bout des… orteils. À Palenque de San Basilio, la danse est un combat. Une lutte quotidienne pour la survie d’une culture qui a bien failli disparaître?: celle des anciens esclaves africains de Colombie. Dans tout le pays, Palenque de San Basilio est considéré comme un village d’irréductibles, symbole de résistance et de liberté. Au pied des montagnes, à une heure de la côte caraïbe, ce village de 3?500 habitants fondé en 1603 par trente-sept esclaves occupe une place à part dans le cœur, l’histoire et les revendications des Africains-Colombiens. Originaires de Guinée-Bissau, du Congo, du Sénégal ou du Nigeria, ces pionniers ont fondé le premier palenque (village fortifié habité par des esclaves en fuite) de l’histoire latino-américaine.


Héritage délaissé puis retrouvé

Pendant quatre siècles, les Palenqueros ont vécu coupés du monde. Une autarcie salvatrice, puisque leur héritage africain est aujourd’hui presque intact. Mélange d’espagnol, de portugais, d’allemand et de langues bantoues comme le kimbundu et le kikongo, la langue palenquera en est le meilleur témoignage. Si, jusqu’au milieu du XXe siècle, le village a su se préserver du monde extérieur, la nécessité de nourrir leurs familles a par la suite poussé les Palenqueros à migrer vers les villes et villages alentour. Ils se sont alors heurtés au racisme et aux moqueries des Colombiens. Sur le seuil de sa maison au toit de palmes, dans son fauteuil à bascule, Concepción Hernández se souvient?: « Ils se moquaient de notre façon de parler. Ils disaient que les nègres comme nous n’étaient même pas capables de travailler dans leurs champs. » Humiliés, les émigrants cultivent alors un sentiment de honte et de rejet de leur propre culture. « Lorsqu’ils sont rentrés au village, les parents ont dit à leurs enfants qu’il ne fallait plus parler palenquero, mais espagnol », raconte Solbay Cáceres. Ironie de l’histoire, cette objurgation était énoncée en… palenquero. Brutalement, la langue maternelle a donc cédé la place à l’espagnol. Dans les années 1980, un tiers des habitants seulement, les plus anciens, s’obstinaient à la parler. Depuis 2008, le village de Palenque de San Basilioest inscrtit par l'Unesco au patrimoine immatériel de l'humanité.


Pourtant, une discrète révolution va bientôt s’amorcer. Une poignée de villageois finissent par être admis dans les grandes universités colombiennes. Une élite intellectuelle et militante, influencée par le mouvement des droits civiques aux États-Unis, qui découvre l’anthropologie, la sociologie et surtout la linguistique. Les jeunes Palenqueros prennent conscience de la lente disparition de leur culture. Le renouveau de la langue sera leur premier cheval de bataille. Ils organisent une vaste opération de collecte d’informations, et un dictionnaire palenquero voit le jour. Dix ans plus tard, les premiers cours d’ethno-éducation se mettent en place. Avec une obsession?: la sauvegarde de l’identité palenquera. « Il faut préparer les jeunes qui vont quitter le village à ne pas devenir les ennemis de leur propre culture », explique Manuel. Dans l’école du village, on enseigne les traditions palenqueras, on fait appel aux témoignages des plus anciens, et, surtout, on apporte une autre vision de l’histoire colombienne?: « Il faut parler de ce que les Noirs ont apporté à ce pays, soutient le Pr Rodrigo Miranda. Parler de Simón Bolívar?? Oui, bien sûr, mais aussi de Benkos Biohó [le fondateur de Palenque de San Basilio]. » Sans appui extérieur, les villageois se mobilisent pour faire reconnaître l’authenticité de leur culture et déposent un dossier de candidature auprès de l’Unesco. En 2008, leurs efforts sont récompensés?: Palenque de San Basilio est inscrit au patrimoine immatériel de l’humanité. Leur musique, leur danse et leur gastronomie font l’objet de programmes de préservation et de valorisation. Pour les Palenqueros, c’est une victoire à la fois culturelle et politique.


Un modèle pour les communautés

Désormais fiers de leurs racines africaines, les Palenqueros n’entendent pas s’arrêter en si bon chemin et s’efforcent d’obtenir leur autonomie administrative et politique. Depuis 1993, la législation colombienne reconnaît des droits spécifiques aux communautés d’afro-descendants. En 2008, Palenque de San Basilio a déposé une demande auprès de l’État pour devenir propriétaire des 7?300 ha que compte le village, afin d’obtenir une autonomie équivalente à celle dont bénéficient les communautés indigènes. « Ils sont notre modèle. Nous sommes en contact permanent avec eux », révèle l’anthropologue Jesús Palomino. Un modèle, Palenque de San Basilio l’est devenu pour l’ensemble des communautés afro du pays. « Avant notre combat, il n’y avait aucune politique publique pour les Africains-Colombiens, rappelle Palomino. Aujourd’hui, on aide les autres communautés, on partage avec eux notre savoir-faire en termes de préservation du patrimoine et on assure un soutien juridique. » Palenque de San Basilio continue donc de construire sa légende, au rythme des combats quotidiens. Comme une danse sans cesse recommencée.


Marie Bolinches et Antoine Simonneau

Drames d'immigration

Suisse : Loger les requérants d’asile: un casse-tête


Avec l’augmentation du nombre des demandes d’asile, trouver à héberger les candidats vire au casse-tête pour les cantons et les communes, confrontés aux peurs et à la résistance des habitants. Par exemple à Pully, localité plutôt chic de la périphérie de Lausanne.

Malgré l’accord de principe entre autorités fédérales et cantonales, la création de 2000 places d’hébergement supplémentaires pour la fin de 2011 s’est heurtée à de multiples obstacles, liés aux règlement sur les constructions, à l’indisponibilité des sites militaires et aux résistances locales. Dans toute la Suisses, les cantons et les communes se sont vus contraints de trouver dans l’urgence des places d’hébergement pour faire face à une demande en hausse. Récemment, une réunion d’information a attiré quelque 400 habitants de Pully, où un abri souterrain de la protection civile doit accueillir 50 demandeurs d’asile. Si la séance a été moins conflictuelle que celle tenue l’année dernière à Gland (également dans le canton de Vaud), les questions de l’assistance - généralement plutôt âgée - étaient en gros les mêmes, tournant autour de la sécurité et du trafic de drogue.

«Allons-nous retrouver ces gens dans nos appartements la journée quand le centre sera fermé?» a demandé une femme. «Qui sont ces gens? La plupart sont ici pour des raisons économiques, certains deviennent des dealers ou se marient pour avoir des papiers suisses», a dit une autre habitante de cette paisible bourgade du bord du lac. On a également pu entendre des avis opposés, comme: «c’est typiquement vaudois de critiquer avant d’avoir vu. Faisons plutôt confiance aux autorités». Au nom des autorités justement, Philippe Leuba, ministre vaudois de l’Economie, a exhorté l’assemblée à éviter les stéréotypes. «Il y a des délinquants - et j’en renvoie chez eux par avion tous les jours -, il y a des réfugiés économiques, qui cherchent une vie meilleure, mais il y a aussi des gens qui ont souffert, d’autres qui ont été torturés et d’autres qui sont de vrais réfugiés politiques», a dit le magistrat. Pierre Imhof, directeur de l’Etablissement vaudois d’accueil des migrants (EVAM) a également tenté de rassurer l’assistance. «Les craintes pour la sécurité sont généralement infondées, les requérants d’asile sont contrôlés… mais nous ne pouvons pas exclure qu’il se passe des choses», a-t-il rappelé, en insistant sur les succès rencontrés dans les autres centres.

Forte augmentation

Le centre installé dans le sous-sol du bâtiment de la voirie, au chemin de la Damataire à Pully, est le sixième site d’hébergement temporaire que l’EVAM a dû ouvrir pour faire face à la forte augmentation des demandes d’asile enregistrée en 2011. Par rapport à 2010, la hausse a été de 45%, portant le nombre de demandes déposées dans toute la Suisse à 22'551, du jamais vu depuis 2002. La clé de répartition instaurée pour partager la charge entre les 26 cantons attribue à Vaud 8,4% du nombre total des requérants d’asile. Les autorités de Pully ont accepté d’ouvrir ce nouveau centre à titre temporaire pour une année, avec possibilité de prolongation de trois mois en trois mois selon la demande. Philippe Leuba n’a pas caché que sa tâche n’était pas facile. «Je ne suis pas ici pour apporter des bonnes nouvelles, mais c’est mon devoir d’accepter les conséquences de notre politique d’asile… c’est un devoir particulièrement difficile qui ne plaît pas à tout le monde», a commenté l’élu du parti libéral-radical (centre droit). «Toutes nos structures permanentes sont pleines à 100%. Nous espérons que les réformes de la nouvelle ministre fédérale de la Justice Simonetta Sommaruga vont permettre de raccourcir la procédure d’asile actuelle et que les nouvelles structures fédérales nous éviterons d’ouvrir trop d’abris de protection civile, car c’est difficile à chaque fois et les conditions de vie n’y sont pas faciles», a ajouté Philippe Leuba.

Résistances alémaniques

Les cantons ne sont pas tous touchés de la même manière et les réactions sont différentes d’une région à l’autre. A Genève, il a fallu ouvrir d’urgence un second abri de protection civile pour 40 hommes à Carouge, mais leur arrivée s’est faite relativement en douceur. Dans le canton de Fribourg, le gouvernement a annoncé le 19 janvier son intention d’ouvrir à la mi-février à Wünnewil un abri de protection civile pour 50 requérants d’asile. Au village, certains ont exprimé leurs craintes, notamment des mères de jeunes adolescentes qui voient un risque à ce que de jeunes requérants mâles soient logés près de l’école. Ailleurs en Suisse alémanique, la résistance à l’obligation d’accueillir de petits groupes de requérants d’asile a été plus vive. Ainsi, à Birmensdorf, dans le canton de Zurich, le président de la section locale de l’UDC (droite conservatrice) a carrément dit qu’il ne voulait plus d’Africains dans les containers installés à côté des casernes militaires. Et dans le village argovien de Bettwil, le projet de l’Office fédéral des migrations de loger 140 requérants dans une caserne rénovée s’est heurté à une ferme opposition. Même une version nettement revue à la baisse (pour 20 à 40 personnes) a été rejetée à la mi-janvier.

Simon Bradley



exil et santé

Confrontation à propos de la Psycho pathologie
entre le soin à l’occidentale et les thérapies africaines traditionnelles

Docteur Claude ALIÉ




L’IMPORTANCE DE L’ANALYSE EXISTENTIELLE


Il nous semble que la meilleure façon de s’ouvrir à l’inter-culturalité, c’est de revisiter l’analyse existentielle. Cette dernière nous semble toujours d’actualité pour interroger nos processus de subjectivation, de perte ou non de lien social, de la place de notre Être-Au-Monde dans son évidence naturelle. Chaque culture se réfère à un temps et à un espace, à des rythmes qui lui sont propres. La démarche culturelle du sens est intégrée au développement de l’ouverture clinique et théorique vers le monde incarné de l’Autre. Cette démarche s’est enrichie de la fécondation de la psychanalyse par le meilleur de la phénoménologie existentielle... et en particulier nous citerons Maldiney.


L’ouverture de l’écoute à l’Autre dans sa dimension parfois empathique et dans sa référence tierce d’appel au symbolisme actif et incarné permet aussi d’entendre le pouvoir symbolisant de la parole des rites quand il s’inscrit dans l’inconscient groupal des traditions culturelles. Si la tendance psychiatrique actuelle est le reflet d’une société réductrice de gestion et de technique, ce qui peut aboutir à une certaine déshumanisation, il est important qu’elle n’oublie pas les racines de la personne dans le monde vécu de son histoire et de sa culture et non pas seulement dans le cadre de la réalité quotidienne dans lequel elle s’inscrit au bénéfice exclusif de ses besoins. Le Corps Propre (lieb) est le lieu des affects et des émotions, le point d’encrage de sa subjectivité et le lieu de son habitation. Le monde est un horizon de significations et le sujet est la parole qui l’habite. Le monde se bâtit constamment à partir des évidences qui font le sens commun, ce monde est le monde de l’Être-avec (mitsein), cette forme de co-habitation repose sur une confiance originaire basale et naturelle plus que de type seulement cognitif. Ce qui est important c’est la phénoménologie de la rencontre : la qualité de la présence du sujet, la perturbation de la dimension temporelle et spatiale, la qualité du lien social. Cela amène à apprécier la vision du monde du patient, de son monde commun, et l’analyse du symptôme comme tentative de restauration ou de destruction, ce qui fait appel à l’interprétation du geste, du quotidien, de la parole.


TENDANCES DE LA PSYCHIATRIE ACTUELLE


Le modèle actuel des concepteurs de notre santé publique est celui de la maladie aiguë, ors la maladie au long cours est tout autre, la qualité du monde vécu y subit une distorsion de l’espace et du temps, une dé-historisation et une cassure grave du lien social et de l’être social. C’est une erreur que de l’interpréter comme un déficit purement cognitif préférable à une lésion cérébrale. Il s’agit plutôt d’une perte ontologique naturelle. Dans notre monde institutionnalisé de référence à des catalogues (DSM4), de protocoles, la rencontre est codifiée par le système de la langue, ce qui peut aboutir à une objectivation obturant l’ouverture à l’autre : la maladie, le panel des symptômes.


Revenons à la psychanalyse.


Pour Laplanche, ce qui fait le nerf et le vif de l’analyse c’est essentiellement la désamarrage. Elle largue les amarres d’un discours guidé par un but, pour se livrer sans recours aux chaînes d’associations, à leurs divergences comme à leurs recoupements : c’est une technique adaptée à l’analyse des névroses. La psychothérapie analytique des psychoses telle que la conçoit Gisela Pankow et que nous faisons nôtre, consiste à l’aménagement du cadre où la présence réelle du psychothérapeute est affirmée et où l’analyse de l’inter subjectivité passe parfois au premier rang par rapport à un intra-psychique dont la localisation topologique est parfois indéterminée. Le sujet psychotique peut bénéficier de traitements anti-psychotiques pour ses symptômes mais pas dans le cas d’une psychiatrie vétérinaire. Il faut tenir compte de la position de demande, ou alors si elle n’existe pas, de sa position d’appel où il nous fait signe qu’il existe (c’était tout l’intérêt de la psychothérapie institutionnelle). Il faut l’aider à se structurer en l’aidant à symboliser, soit par la parole, soit par l’utilisation de médiateurs (ateliers divers...).


Il faut savoir qu’il a du mal à accéder à des processus de représentation (représentation du monde, représentation de lui), il faut donc travailler à ce qui peut être pour lui la figuration de son monde pour l’aider à construire un espace psychique propre facteur d’une représentation possible. Le cadre symbolique des rencontres avec ce qu’il en est de la loi peut aider à cette structuration. En conclusion, il nous semble que la prise en considération du sujet dans sa culture et dans son inter-culturalité éventuelle peut être un moyen de « traiter » le sujet psychotique. Il devra bénéficier ensuite d’aides à la réhabilitation psychosociale et à une réadaptation éventuelle au travail, si le processus thérapeutique a porté ses fruits.


DEUX EXEMPLES :


Le premier c’est l’analyse que fait Gisela Pankow de ce merveilleux livre qu’est : « Soleil Hopi ». C’est l’histoire d’un petit indien, qui deviendra un brillant universitaire américain, mais tombera malade jusqu’à ce qu’il comprenne qu’il est déterminé par sa culture et qu’il revienne dans son pays d’origine comme chef de sa tribu. Sa situation existentielle s’éclaire lorsque l’on apprend que les paroles qui accompagnent sa naissance décrivent son corps comme le résultat d’une fusion en un jumeau fille et un jumeau garçon et cette fusion va lui donner le statut d’un être-au-dessus des autres. Le deuxième exemple sera tiré de l’article du Professeur béninois René Gualbert Ahyi : « Victoire sur la mort - Réflexion sur la clinique du deuil à propos du Hoxosudidé ». Après quelques remarques sur l’importance et la fonction de l’enfant dans la famille et la société africaine et quelques considérations sur les naissances gémellaires chez les Fon (tribu béninoise), l’auteur décrit la cérémonie du Hoxosudidé, cérémonie en honneur des jumeaux après leur mort. La fonction de cette cérémonie peut être interprété comme une tentative de prévention des deuils pathologiques. Dans la recherche de nouvelles méthodes de prévention et d’assistance en matière de santé mentale, cela pose le problème de l’importance de la recherche de la vraie signification de certains rituels ancestraux dans une Afrique en pleine mutation, à la croisée des chemins entre ses traditions et les processus d’occidentalisation. Nous savons que notre société est en panne et en peine de repères symboliques. Les consultations interculturelles en France qui utilisent des médiateurs culturels sont bien sûr aussi concernées que le travail sur les cultures traditionnelles en Afrique. Elles sont importantes pour les sujets émigrés et leur famille, dans une démarche de facilitation à une meilleure intégration.

Les élites des banlieues françaises choyées par… les Etats-Unis


En France, le « diversity management », la gestion de la diversité, a du mal à passer des bonnes intentions aux actes. Outre-Atlantique, c'est une réalité. L'ambassade américaine à Paris repère et forme les jeunes français prometteurs issus des quartiers populaires via son programme de « visiteurs internationaux ».


Aux Etats-Unis, c'est un concept politique. Et il s'enseigne. Le « diversity management » (gestion de la diversité), dans un pays qui vient d'élire son premier président noir, est l'un des thèmes de l'« International Visitors Program » (Programme pour les visiteurs internationaux). Chaque année, ils sont 4.000 jeunes, dont une trentaine de Français conviés aux Etats-Unis pour trois semaines de séminaire. Ressortissants des pays où les Etats-Unis ont une ambassade, issus des formations de jeunesse des partis ou d'associations jugées influentes, ils sont appelés à être la future élite de leurs pays et sont invités à ce séminaire où l'on évoque aussi bien le manque d'accès à l'eau courante en Alabama que l'évolution des droits civiques. Le programme est en place depuis soixante ans. En leur temps, Nicolas Sarkozy, François Fillon ou Laurent Fabius y ont participé.


Mais depuis la fin des années 1990, l'Oncle Sam n'invite pas chez lui que les nouveaux diplômés de grandes écoles. « On regarde ce que les jeunes font sur le terrain, pas quelle école ils ont fait. Ceux qui fondent un magazine ou une association de réflexion sur la banlieue sont forcément des gens d'avenir », explique Lora Berg, attachée culturelle de l'ambassade américaine à Paris, dont tous les employés sont invités à repérer les jeunes prometteurs. Mais c'est surtout une Française, Randiane Peccoud, qui supervise ce travail. Réunions, lancement de projets, bouche-à-oreille… L'ambassade suit tout ce qui bouge dans les quartiers populaires, avec des techniques de réseau classiques. Elle dispose aujourd'hui de la meilleure liste de la diversité en France.


« Le pouvoir se prend »

Invitée à Washington en tant que fondatrice de l'association Les Indivisibles (lire ci-contre), Rokhaya Diallo pense que, « contrairement à la France, les Etats-Unis ont compris qu'il y avait des Noirs, des Beurs, des Ultramarins qui peuvent compter. Pour des raisons démographiques, il y en a qui perceront ». Et donc, autant les aider. Le séminaire comporte aussi une branche consacrée aux techniques de campagne politique. Les conseillers en communication démocrates y enseignent comment démarcher les électeurs en porte-à-porte, comment se constituer un réseau. « Ce que j'en ai tiré, c'est que le pouvoir ne se demande pas, il se prend », s'enthousiasme Reda Didi, fondateur du think tank Graines de France.


Car ce programme révèle une différence de fond entre la France et les Etats-Unis. Dans un pays qui pratiquait la ségrégation il y a cinquante ans, les minorités participent aujourd'hui aux conseils d'administration et sont dans les plus hautes sphères politiques. « La France continue de traiter les questions de diversité comme si elle était obligée, elle n'a pas compris qu'il en allait de sa propre dynamique », observe Marc Cheb Sun, fondateur de « Respect Mag ». « Aux Etats-Unis, la diversité est vue comme une grande force. Même s'il y a des signes encourageants, ce n'est pas encore le cas en France », souligne Lora Berg. Les participants semblent satisfaits : les Etats-Unis leur portent un intérêt qu'ils disent ne pas recevoir en France. « Les mêmes personnes qui sont discriminées en France sont promues aux Etats-Unis », résume Rokhaya Diallo. « J'ai envoyé un tract sur mon think tank aux députés français ; personne ne m'a répondu. Par contre, ça a enthousiasmé plusieurs membres du Congrès américain », ajoute Reda Didi. Comme les autres, il assure toutefois ne pas avoir mis son sens critique dans sa poche pour succomber à un nouveau rêve américain.


CORENTIN BAINIER

migration

Kossivi E., femme invisible et traductrice



Il y a deux ans, Mme Kossivi E. entrait légalement à Genève, avec un faux titre de séjour. Six mois à peine son arrivée, sa demande d'asile n'a pas été acceptée par les autorités suisses cependant qu'elle vit aujourd'hui dans la clandestinité. Mme Kossivi fait partie de "sans-papiers" qui travaillent en Suisse dans l'illégalité. Quatre ans passés à Paris, une année à Frankfurt et trois ans en Italie l'ont rompu aux techniques de survie, entre centres de transit, rues, institutions diverses et amis de circonstance. Interview-portrait.


Lorsque Kossivi E. me donne rendez-vous au café à Genève, ce samedi d'un après-midi couvert de brume, elle vient de terminer un travail de traduction de l'Italien en français, pour le compte d'une entreprise privée. Pour une énième fois, elle vient d'encaisser une petite somme d'argent. Dix fois moins que ce qui lui revient au cas où son travail serait fait dans la légalité. Elle ajoutera cette somme au peu qu'elle gagne en tant que nettoyeuse occasionnelle, tard dans la nuit, dans trois restaurants de la place de Genève. Kossivi a de quoi se nourrir et se loger dans des studios de fortune occupés à la semaine. Dans les temps durs, elle n'hésite pas à trouver refuge dans une des chambres de l'Armée du salut. En attendant des jours meilleurs. Mme Kossivi vit des horaires de travail durs à l'instar des lendemains incertains. Elle fait partie des 300'000 clandestins, des personnes sans statut légal, que compte la Suisse dont 60% du personnel de maison à Genève. Impossible de vérifier ces estimations très divergentes des autorités et des organisations concernées par l'immigration.


Qui êtes-vous ?

Je suis d'origine togolaise. J'ai 35 ans dont huit années passées à errer d'un pays à l'autre. Je vis seule, après un douloureux divorce avec un Italien. De langue maternelle française, j'ai d'excellentes connaissances de langues italienne et allemande. Je vis quelque part en Suisse. En clandestinité. Pour ne pas me faire repérer, je change continuellement de canton : Tessin, Vaud, Bâle et Zurich, voyageant en train avec des papiers d'amis. Une démarche intériorisée depuis qu'en France j'ai failli me faire arrêter par les contrôleurs de Métro à la Porte d'Auteuil. Pour passer inaperçue, je ne dois pas attirer l'attention. Je dois me comporter aussi discrètement que possible. Il fut un temps, à Paris, je passais des journées entière dans le quartier Barbès, me mêlant à la foule.


Quel est votre parcours scolaire ?

J'ai fait le parcours scolaire primaire et secondaire classique dans mon pays. En Europe, j'ai tout appris sur le tas. Je vendais des broutilles, pour le compte des petits commerces, dans les rues de Frankfurt, en Allemagne, puis les rues de Florence, en Italie où j'avais rencontré mon ex-mari. Mes dictionnaires d'Allemand-français et d'Italien-français ne me quittaient pas. A force d'usiter ces langues, j'ai fini par les parler. Je viens d'obtenir un diplôme d'une école de traduction à Genève, sous un faux nom, après une période de douze mois. J'ai une expérience de la gestion d'une base de données technologiques.


Pourquoi avez-vous fait le choix de devenir traductrice ?

Mon père a une formation de traducteur. Il travaillait au Deutsche Botschaft, à l'ambassade d'Allemagne à Lomé. J'ai vu les avantages qu'il tirait de sa maîtrise des langues. A ce propos, j'ai une anecdote. Encore très jeune, j'avais dix ans à l'époque, j'ai vu mon père nous sortir d'un tracas à la frontière Suisse-France. En séjour chez un cousin à Paris, nous ne voulions plus rentrer au Togo où, sous Eyadema, la police politique tuait pour un mot déplacé. Nous voulions tenter notre chance en Suisse. A la frontière, mon père essayait d'expliquer aux douaniers notre situation, sans succès. En dépit de sa maîtrise de la langue allemande, nous fûmes refoulés vers la France. Il faut dire qu'à cette époque, il était rarissime de voir un Noir parler couramment la langue allemande avec une aussi grande connaissance des mots. J'en ai gardé des bons souvenirs. Ma conviction était de devenir un jour comme lui.


Est-ce que l'étude sur le tas suffit à faire d'une personne une traductrice ?

Évidemment pas. Il faut lire beaucoup. Dans les deux langues. Certes, une fois sur le terrain, on acquiert de l'expérience. On l'approfondit. Au-delà, il faut être capable de travailler en équipe. J'en suis incapable, devant évoluer dans la clandestinité. Il faut avoir une personnalité affirmée.


Y a-t-il des domaines spécifiques de travail du service de traduction ?


Oui. On les retrouve dans le travail social, le droit et la politique sociale; on les retrouve dans les finances et la comptabilité, l'informatique, les questions médicales et paramédicales, la publicité, les relations publiques, la communication, les questions du personnel, etc.

Dans quelle branche exacte auriez-vous aimé travailler ? Y a-t-il de la place pour tout le monde ?


Dans la publicité. Je lis la presse. Les statistiques du dernier trimestre publiées par les services suisses d'emploi parlent de la saturation du marché.


Comment êtes-vous arrivée en Suisse ?

Je ne le dirais pas. C'est mon jardin secret. Je reste une privilégiée qui n'a eu de recours ni aux passeurs ni à une longue et périlleuse traversée par la mer pour gagner les côtes européennes. Je suis arrivée en Suisse par mes propres moyens. En dépit de ce privilège, je vis les difficiles conditions que connaissent tous les clandestins. Accepter les coups, marcher dans la rue, la peur au ventre, vivre avec un sentiment permanent d’anxiété et d'insécurité. J'ai peur de ne plus travailler, de tomber malade, de croiser un contrôle policier; mais aussi peur de s’ouvrir aux autres; on ne sait jamais à qui l'on s'adresse. Pour faire diversion, je m'habille bien.


Comment surmonte-t-on des telles peurs ?

Je fais semblant de vivre. J'ignore, de temps à autre, ma condition. J'essaie de relativiser ma situation comparée à celle qui prévaut aujourd'hui au Togo.


Excepté ce problème de clandestinité, avez-vous d'autres préoccupations?

Je suis préoccupée par la xénophobie rampante. Les conversations entendues dans les cafés, en Allemagne, Italie, France et ici en témoignent. L'étranger reste l'ennemi absolu. Les partis de droite profitent non seulement des sujets à retombées revendicatrices ou sécuritaires de leurs populations, mais également des flux migratoires. Je suis persuadée pour ne pas dire certain, que très peu d'individus européens sont réellement racistes. Une grande confusion est faite avec le racisme qui procède d'une approche différente. Xénophobie et racisme ne sont pas réciproques. L'une et psychologique, l'autre est biologique. Même si les deux se rejoignent sur une interrogation : comment se situer sur un juste milieu pour ne pas rendre son prochain malheureux ou pour ne pas se rendre soi-même malheureux ? En dépit de ce phénomène, je crois en mon étoile. Je rencontre des personnes qui ont un coeur, prêtes à donner, à partager. Un jour ou l'autre, un pays finira par régulariser ma situation. J'ai encore l'âge de fonder une famille et de développer encore plus le hobby qui me tient à coeur : la collection des timbres poste du monde entier. (rires)


Quel est l'avenir des femmes noires clandestines en Suisse ?


En Suisse, mais aussi en Europe. Je reste confiant. Les politiques semblent prendre conscience de la situation des clandestins. A l'avenir, ici en Suisse, les jeunes sans statut légal, les sans-papiers, pourront suivre un apprentissage, une fois leur scolarité terminée. C'est déjà un pas. Une chance, pour ces jeunes, d'intégrer le monde du travail. Le Conseil des États a adopté dernièrement une motion du National donnant mandat au gouvernement de modifier la loi en ce sens. Le Parlement devait mettre fin à une inégalité de traitement avec les sans-papiers autorisés à suivre des études.


Propos recueillis par
Cikuru Batumike

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