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France
Seul un miracle peut sauver Nicolas Sarkozy
Pour la presse suisse de lundi, l’affaire semble d’ores et déjà entendue: François Hollande sera le prochain président de République française. Les commentateurs constatent que le candidat sortant Nicolas Sarkozy peine à rassembler au-delà de sa seule famille politique.
De manière générale, la presse suisse joue quand même la prudence en soulignant que les jeux ne sont pas encore faits. La Berner Zeitung, par exemple, souligne qu’une nouvelle phase commence et que les dés ne sont pas encore jetés. D’autant plus que personne ne sait quels thèmes surgiront durant les deux semaines qui nous séparent du deuxième tour. Le Temps estime pour sa part que «Nicolas Sarkozy réalise un mauvais résultat pour un candidat sortant mais somme toute honorable dans une Europe traversée par la crise». La Neue Zürcher Zeitung (NZZ) rappelle que trois anciens présidents (Mitterrand, Chirac et Giscard d’Estaing) ont finalement réussi à l’emporter, bien qu’ayant terminé au deuxième rang au premier tour. Les chances de Nicolas Sarkozy seraient-elle dès lors intactes? Une analyse plus en profondeur des résultats ne permet guère d’y croire, selon les commentateurs. En effet, le locataire actuel de l’Elysée cumule les handicaps. Celui-ci a «de l’eau jusqu’au cou», comme l’illustre La NZZ.
Désir de changement
Le premier de ces handicaps, c’est le bilan très contesté du quinquennat qui s’achève ainsi que l’image de Nicolas Sarkozy. Le quotidien populaire romand Le Matin note que les électeurs ont voulu «mettre fin au bling-bling de Sarkozy qui les a écœurés au fur et à mesure que leur pouvoir d’achat s’amenuisait». Le Journal du Jura estime pour sa part que le président a lassé les Français «à force de multiplier les réformes et de s’agiter tous azimuts». Outre-Sarine, le constat est tout aussi sévère. Le Tages Anzeiger ne pense ainsi pas que Nicolas Sarkozy puisse l’emporter. Outre l’essoufflement du camp bourgeois en France et la crise de la zone euro qui a fait tomber d’autres gouvernements, le journal zurichois cite aussi un motif plus subjectif: «les Français ne peuvent tout simplement plus supporter Nicolas Sarkozy, un président qui a divisé, qui a fait le lit de l’extrême droite en radicalisant son discours jusqu’à flirter avec la xénophobie.» Pour la presse, ce mécontentement face à Nicolas Sarkozy profite à son rival. «François Hollande a, à l’inverse, réalisé un parcours sans faute, tout en rondeur, comme pour mieux se démarquer d’un rival excité et impatient. A l’évidence, François Hollande ne suscite aucune ferveur, ni de réelles passions mais il rassure une France qui se sent brutalisée par un pouvoir peu respectueux des formes», écrit Le Temps. Le quotidien valaisan Le Nouvelliste voit quant à lui dans le candidat socialiste «le dépositaire des inquiétude et du ras-le-bol.»
Exercice d’équilibriste
L’autre handicap de Nicolas Sarkozy est la difficulté à récolter maintenant des voix au-delà de sa propre famille politique, l’UMP. Deux possibilités s’offrent à lui: les centristes de François Bayrou (environ 10% des voix) et le Front national de Marine le Pen (près de 20%). Pour Le Courrier, Nicolas Sarkozy va tenter un «délicat exercice d’équilibrisme» consistant à «séduire les électeurs du Front national sans effaroucher ceux du centriste François Bayrou». Le quotidien genevois de gauche estime que le risque est élevé de voir Nicolas Sarkozy se livrer à «une surenchère de déclarations sécuritaires, identitaires, voire franchement xénophobes». «Il est probable qu’il ne lui reste pas d’autre option, pour espérer l’emporter, que de durcir encore sa position pour embrasser encore plus fort les électeurs du Front national, comme en 2007, mais cette fois sans garantie de succès», note pour sa part le Tages Anzeiger. Opinion plus minoritaire, la NZZ estime en revanche que le président sortant fera «toutes les avances possibles» aux centristes. En tout cas, les commentateurs ne s’y trompent pas. Avec le score historique enregistré dimanche, le Front national est l’une des clefs de l’élection. Le quotidien populaire alémanique Blick pose d’ailleurs franchement la question: «Le Pen va-t-elle sauver Sarkozy?». Bon nombre de commentateurs estiment que le report des voix de l’extrême droite n’est de loin pas acquis. Notamment parce que le Front national a davantage intérêt à se profiler désormais comme la vraie opposition à un pouvoir de gauche plutôt que d’aider à faire réélire une droite traditionnelle en perte de vitesse. C’est notamment la thèse du commentateur des journaux vaudois 24 heures et genevois la Tribune de Genève qui estime que Marine Le Pen espère «ramasser les débris de l’UMP pour construire le grand parti de la droite dure». Or en face, la gauche présente un front très uni. Le cumul des voix ouvre donc à François Hollande «un véritable boulevard», juge le quotidien fribourgeois La Liberté.
Un mou à la tête de l’Etat
A l’issue de ce premier tour, la presse suisse pose un regard un peu pessimiste sur la France: un président décrié, une percée de l’extrême gauche, un score historique de l’extrême droite… Par ailleurs, la très probable élection de François Hollande ne suscite guère l’enthousiasme. «Les Français seront ainsi débarrassés de Sarkozy le 6 mai prochain. Mais, à la place, d’un président bling-bling, ils se retrouveront avec un mou à la tête de l’Etat. Est-ce vraiment mieux?», se demande Le Matin.
Olivier Pauchard
tourisme
Le Kenya est-il devenu un enfer pour les touristes?
Dans le courant du mois de novembre 2011, deux Suisses ont été la cible d’une attaque armée dans un parc national kényan. Si les professionnels du tourisme tentent de dédramatiser et parlent d’incident isolé, l’agression s’ajoute à une longue liste de violences visant des étrangers dans le pays.
Le Kenya et ses safaris figurent en bonne place des destinations proposées par les catalogues de voyage hivernaux. L’an dernier, selon le ministère kényan du tourisme, 13’440 Suisses sont venus immortaliser antilopes, zèbres et lions dans les parcs nationaux du pays. «Depuis 2007, nous constatons une augmentation du nombre de réservations et un intérêt croissant pour le Kenya», confirme Peter Brun, porte-parole de Kuoni. Même son de cloche du côté d’Hotelplan, autre mastodonte du marché suisse des tour-opérateurs. «La demande pour les safaris kényans est en constante augmentation depuis quelques années», relève Prisca Huguenin-dit-Lenoir. Au total, le Kenya a comptabilisé plus d’un million de visiteurs en 2010. Un nouveau record dont se félicitent les autorités kényanes, le tourisme représentant la principale source de devises étrangères (près de 700 millions de francs en 2010) du pays.
Attaques en série
Le paradis africain pourrait toutefois vite perdre de sa superbe. Et l’objectif de deux millions de visiteurs affiché pour 2012 par le gouvernement kényan semble bien utopiste. En cause, une situation sécuritaire qui ne cesse de s’aggraver. Proche de la Somalie et de ses islamistes shebabs, l’archipel de Lamu, au nord du Kenya, a été la cible de plusieurs attaques meurtrières et d’enlèvements ces dernières semaines. Le Kenya a réagi en lançant une offensive armée dans le sud somalien. Mais vendredi dernier, c’est en plein centre du pays, dans la réserve nationale de Shaba, que deux touristes suisses ont été victimes d’une attaque armée alors qu’ils circulaient en voiture. Selon le ministère suisse des affaires étrangères (DFAE), la ressortissante suisse a été grièvement blessée et transportée à l’hôpital, le chauffeur tué et le second touriste suisse est indemne. D’après des sources locales citées par plusieurs agences de presse, l’attaque n’aurait aucun lien avec les shebabs somaliens. «Selon nos informateurs, il ne s’agirait pas d’une attaque visant spécifiquement des touristes, mais d’un conflit entre populations locales qui a dégénéré», affirme Peter Brun. Jean-Philippe Ceppi, journaliste et producteur de l’émission Temps présent de la télévision publique suisse (RTS), qui a vécu plusieurs années au Kenya, estime que les touristes suisses ont fait preuve de négligence: «La route sur laquelle ils ont été attaqués est depuis longtemps la cible des bandits. Il n’était pas raisonnable de s’y rendre sans protection.» Le DFAE ne souhaite quant à lui pas commenter l'enquête en cours.
" Ce qui est arrivé aux deux touristes suisses est tragique, mais ça reste un incident isolé. Nous n’y voyons pas le début d’une série d’attaques contre le tourisme. " Peter Brun, porte-parole de Kuoni
Armés… contre les animaux
Même si tout lien avec les shebabs somaliens est a priori écarté, cette nouvelle attaque contre des étrangers sur sol kényan inquiète les chancelleries occidentales. Les Etats-Unis mettent en garde contre tout déplacement au Kenya, tandis que la Grande-Bretagne recommande d’éviter la zone couvrant les 150 km avec la Somalie. La France «déconseille formellement» de séjourner dans l’archipel de Lamu et sa région tout comme de naviguer au large des côtes kényanes en raison des risques de piraterie. La Suisse ne déconseille pas à ses ressortissants de se rendre au Kenya. Toutefois, le DFAE met en garde contre «le risque d’attentats terroristes sur l’ensemble du territoire» et «le risque d’enlèvement élevé» dans la zone frontière avec la Somalie. Les services de Micheline Calmy-Rey craignent également les tensions qui pourraient survenir en vue des élections présidentielles de 2012. En 2007, les troubles consécutifs à la réélection contestée du président Mwai Kibaki avaient fait plus de 1500 morts. Le DFAE pointe également les risques de recrudescence de la criminalité liée à la pénurie alimentaire résultant de la sécheresse qui frappe la Corne de l’Afrique.
Du côté des tour-opérateurs, on préfère calmer le jeu. «Ce qui est arrivé aux deux touristes suisses est tragique, mais ça reste un incident isolé, assure Peter Brun. Nous n’y voyons pas le début d’une série d’attaques contre le tourisme». Kuoni n’entend pas modifier ses mesures de sécurité, jugées suffisantes. «Une personne armée accompagne chaque équipage de safari», affirme le porte-parole, précisant que cette mesure est destinée initialement à se protéger contre les attaques d’animaux.
Des policiers gangsters
Victime, avec sa femme kényane et ses enfants, d’une violente attaque dans sa maison de vacances en août 2010, Jean-Philippe Ceppi estime pourtant que la situation sécuritaire au Kenya est «dramatique». Depuis les élections de 2007, le Kenya fait face à un cocktail explosif mêlant criminalité classique et d’origine politique. «En raison de la situation économique qui n’a cessé de se dégrader, de plus en plus de Kényans n’ont plus que la violence en dernier recours. Par ailleurs, la violence politique alimente les gangs, qui profitent de la profusion d’armes en provenance de Somalie. Le Kenya est en voie de déstructuration», souligne le journaliste. Selon lui, le principal problème serait la corruption généralisée des forces de police. «Autrefois confinée à Nairobi, la violence a gagné la côte et les parcs nationaux. En tant que Blanc, vous êtes une cible potentielle et vous ne pouvez pas compter sur l’aide des policiers, qui parfois se transforment en gangsters la nuit». Hotelplan dit observer attentivement la situation: «La sécurité des clients est notre priorité, affirme Prisca Huguenin-dit-Lenoir. Nous nous en tenons strictement aux indications du DFAE et nous ne proposons pas de circuits au nord du pays et dans les régions frontalières avec la Somalie».
" Le tourisme, qui se relevait bien des violences de 2007, est aujourd’hui au bord du gouffre. "
Jean-Philippe Ceppi, journaliste de la Radio télévision suisse (RTS)
Criminalité minimisée
Kuoni et Hotelplan n’ont pas encore dû faire face à des annulations de dernière minute suite à l’attaque contre les touristes suisses. Et les deux tour-opérateurs se veulent optimistes: la haute saison, qui démarre ces jours-ci, ne devrait pas connaître une baisse notable de réservations. «Les tour-opérateurs minimisent la criminalité car ils sont très préoccupés de garantir leurs réservations de Noël, estime Jean-Philippe Ceppi. Mais ils savent très bien que dès que leurs clients sortent de l’hôtel, ils sont en danger.» Avec le même souci de minimisation, les journaux kényans traitent les attaques contre les touristes de manière très discrète, affirme Jean-Philippe Ceppi. «Mais la réalité n'en est pas moins terrible: le tourisme, qui se relevait bien des violences de 2007, est aujourd’hui au bord du gouffre.»
Samuel Jaberg
La saga "Tintin au Congo raciste?" est terminée
La justice belge a tranché vendredi: la bande dessinée "Tintin au Congo" pourra continuer à être publiée. Le tribunal de 1ère instance de Bruxelles a ainsi mis un terme à une saga juridique de près de 5 ans opposant Bienvenu Mbuto Mondondo à la SA Moulinsart, administrateur des droits sur l'œuvre d'Hergé.
En août 2007, Bienvenu Mbuto Mondondo dépose plainte auprès du tribunal de 1ère instance de Bruxelles contre la SA Moulinsart pour faire cesser la publication de "Tintin au Congo". Ce ressortissant congolais résidant en Belgique considère la deuxième aventure du célèbre reporter, parue en 1930-31 dans les colonnes du "Petit vingtième", comme "raciste et xénophobe" et estime qu'il s'agit d'une "insulte pour tous les Congolais". "Il n'est pas admissible que Tintin puisse crier sur des villageois qui sont forcés de travailler à la construction d'une voie de chemin de fer ou que son chien Milou les traite de paresseux", avait argumenté M. Mbutu Mondondo.
Des réactions négatives dans le monde. Quelques semaines auparavant, la bande dessinée avait déjà suscité des débats dans plusieurs pays. Une chaîne de librairies active en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis avait ainsi décidé de déplacer l'ouvrage de ses rayons "enfants" vers ses rayons "adultes" et d'y apposer un bandeau d'avertissement. Un éditeur sud-africain avait par ailleurs renoncé à faire paraître la BD en afrikaans. Quelques mois plus tard, "Tintin au Congo" sera retiré des rayons d'une bibliothèque new-yorkaise. Dans certains pays, l'album n'est pas édité car il est considéré comme "colonialiste" ou "cruel envers les animaux".
Des réactions positives même au Congo. Malgré ses nombreux détracteurs, l'album a également des fans, notamment en Afrique, où de nombreux objets dérivés inondent les marchés de souvenirs locaux. La ministre congolaise de la Culture, Jeannette Kavira Mapera, avait ainsi qualifié la bande dessinée de "chef-d’œuvre" lors de l'ouverture du premier festival de la BD de Kinshasa, en octobre 2010.
Un tribunal se déclare compétent. Devant la lenteur de la justice belge à traiter sa plainte, M. Mbuto Mondondo a introduit une action en référé et écrit au Roi, à l'occasion du cinquantenaire de l'indépendance du Congo. Le plaignant, auquel s'est volontairement joint l'ASBL française Cran (Conseil représentatif des associations noires) en mai 2010, réclamait à titre principal l'interdiction totale de reproduction de l'œuvre. A titre subsidiaire, il demandait l'ajout d'un bandeau d'avertissement sur la couverture et d'une préface expliquant le contexte historique au cours duquel la BD a été écrite. En avril 2011, contrairement à ce qu'espéraient la SA Moulinsart et l'éditeur Casterman, le tribunal de 1ère instance de Bruxelles se déclare compétent.
Les plaignants déboutés. Vendredi, les plaignants ont été déboutés par le tribunal. Les Editions Casterman et la SA Moulinsart, qui réclamaient chacune 15.000 euros pour procédure téméraire et vexatoire, ont également été déboutées. Les demandes formulées par M. Mondondo et le Conseil représentatif des associations noires ont été déclarées recevables mais non fondées. Le tribunal a estimé que les parties Casterman et Moulinsart ne s'étaient pas rendues coupables d'infraction à loi de 1981 visant à réprimer certains actes inspirés par le racisme et la xénophobie.
Hergé reconnaissait un "pêché de jeunesse". A propos de cet album qui a déjà fait couler tellement d'encre, le maître de la ligne claire déclarait lui-même qu'il s'agissait d'un "pêché de jeunesse". "J'étais nourri des préjugés du milieu dans lequel je vivais. C'était en 1930, je ne connaissais de ce pays que ce que les gens en racontaient à l'époque (...). Je les ai dessinés, ces Africains, dans le pur esprit paternaliste qui était celui de l'époque en Belgique. Si j'avais à le refaire, je le referais tout autrement, c'est sûr."
Haïti, le séisme oublié
Comme tout un chacun, j'ai eu l'occasion de voir, à la télévision, les insoutenables images du drame qui a frappé la population d'Haïti en janvier 2010. Retour sur un inoubliable mois terrible de l'année 2010.
Ce jour-là… A la suite de ce violent séisme, je me suis senti concerné. Ce bout de terre des Caraïbes m'est attachant parce qu'il porte la totalité de l'Afrique, en termes d'héritage culturel. Son insularité, loin d'être un problème, est le symbole de la liberté parce qu'elle reste la première République indépendante de population en majorité noire après la Révolution haïtienne en 1804.
Je me suis senti concerné, porté en cela d'un sentiment d'impuissance, nourri d'une empathie spontanée aux Haïtiens touchés dans leur chair, dans leur être. Un sentiment nourri d'une forte pensée à ceux qui ont été enterrés sans cercueils, sans catafalques, sans croix, loin des cimetières dignes. Ces gens au secours desquels on a volé, sont les Miens. Précisément, le séisme à Haïti venait me rappeler les peurs de ma jeunesse : les cycliques tremblements de terre qui secouaient Bukavu, ma ville d'origine, à l'Est de la RCongo, à la suite de l'éruption et de la coulée de laves du Volcan Nyiragongo, non loin de là. On se réfugiait où l'on pouvait, avec le sentiment d'être les mal-aimés de la planète. Plus de stupeur que de mal dans une société habituée aux retournements incessants de dame nature. Le séisme à Haïti me rappelait le petit matin de dimanche 3 février 2008, lorsqu'un tremblement de terre de 6 degrés sur l'échelle de Richter, secouait la ville de Bukavu, sans causer d'énormes dégâts.
Ce jour-là… Tout en pensant à Bukavu, je me suis demandé pourquoi l'année 2010 ne pouvait pas être haïtienne. Je n'hésitais pas, un seul instant, à voir en ce séisme, un énième signe d'un destin qui n'en finissait pas d'interpeller l'être humain. De lui faire prendre conscience de sa fragilité. Contrairement aux précédents malheurs qui s'étaient abattus sur Haïti, les oreilles du monde se dressaient, en ce mois de janvier 2010, comme un seul homme, pour écouter pleurer Port-au-Prince. A voir toutes les attentions dont bénéficiait la cité, on concluait que la vague d'indignation avait été à la hauteur de la catastrophe. Comme apporter de l'aide peut être un exercice difficile ! Certes, il y avait de l'aide. Mais, ce qui me frappait le plus, c'est voir la manière avec laquelle agissaient ceux qui mettaient la main au portefeuille. Parmi les "payants", je distinguais quelques catégories de bienfaiteurs. D'un côté, des âmes solidaires, d'une sincérité irréprochable, représentant les États, les associations ou les particuliers, attentifs aux malheurs de ce pays.
Que dis-je ? De ce petit paradis souillé par la brutalité de l'esclavage; livré à l'arrogance et au mépris du régime colonial prédateur; piégé par la dette coloniale; blessé et marqué par la mort du héros de sa liberté, Toussaint Louverture. Des âmes solidaires donc, prêtes à tout pour ce pays appauvri et démuni par la folie des grandeurs de ses successifs dirigeants; déchiré par les troubles politiques, la dictature sur fond d'humiliation exécutée par les Tontons Macoutes. Décidément, ce petit pays a longtemps été anéanti par le rouleau compresseur des bêtises résultantes de la volonté humaine. Sans compter les catastrophes nées des phénomènes naturels (cyclones et inondations). Des âmes solidaires sont aussi ceux qui agissaient en toute discrétion, les anonymes; ceux qui se donnaient bonne conscience tout en étant respectueux des populations qu'ils venaient en aide. De ces bienfaiteurs, il y avait ceux qui préféraient garder une distance par rapport à cette cause. La chaîne de télévision France 2 nous rapportait dans son journal de jeudi 21 janvier à 20 heures, qu'à la suite du "sondage TNS-Sofres-Logica, près d'un Français sur deux (47%) compte donner pour les victimes du séisme survenu en Haïti. Le même sondage révèle que 14% des Français disent avoir déjà donné et que 33% déclarent qu'ils vont certainement ou probablement donner. En revanche, 52% des Français ne comptent pas donner, certains (18%) parce qu'ils donnent déjà régulièrement."
Enfin, il y a ceux qui apportaient l'aide, clamant haut et fort qu'ils étaient indispensables. Ils se nourrissaient aux sources du paternalisme arrogant du style "Il n'y a que nous..." "sans nous..." Avec un brin de narcissisme, ils ont fait croire qu'ils posaient un acte généreux (ce qui n'a rien à avoir avec la solidarité) sans lequel la population haïtienne se serait précipitée dans le trou de l'oubli. Ils se disaient utiles sur fond des discours d'autosatisfaction. Leur geste fut tellement médiatisé qu'ils s'en enorgueillissaient presque. Leurs gueules s'exposaient dans une certaine jubilation et passaient en boucle sur les chaînes télé sur fond d'images misérabilistes : des cadavres ensevelis sous des bâtiments délabrés; des corps jonchant les rues ou brûlés dans des fosses communes; des enfants survivants avec l'air hagard propre aux zombies, qui rappelaient, fin des années 60, les cités nigérianes surplombées par les regards ébahis d'enfants de Biafra, mourant de faim et de maladie par milliers, dans une guerre qu'ils n'avaient pas choisi; des chiens et chats efflanqués, voués à eux-mêmes.
Dans un tel chaos non géré, comment ne pouvaient-ils pas exprimer, jusqu'au paroxysme, leur petite bêtise ? Comme s'il fallait impérativement choquer sur Haïti pour ouvrir les coeurs et les bourses. Ce qui est grave, c'est le fait qu'ils poussaient loin leur cynisme jusqu'à se demander qui avait donné plus que l'autre; qui avait sorti le plus des cadavres du trou, le plus des blessés et autres rescapés des gravats. L'instant de secours, ces "bienfaiteurs" des temps modernes devenaient des "agents économiques" happés par les exigences de la concurrence, faisant, à leur tour, trembler les landerneaux du cercle des donateurs. On y trouvait, comme en pareilles situations, aussi bien des bureaucrates que des experts de quelques ONGs de dimanche qui continuaient à s'agiter d'une façon démesurée. Ils opéraient, de nuit comme de jour, d'une manière intéressée et son personnel trouvait là une occasion de promouvoir son salaire et ses privilèges.
Ce jour-là… Tout en ayant une pensée aux victimes de Port-au-Prince, je m'étais sérieusement demandé pourquoi l'année 2010 ne pourrait pas être haïtienne. J'oubliais un instant que la nature pouvait réserver, à sa population, d'autres mauvaises surprises ; que le dieu des nuages n'avait pas fini de se fâcher. Que la terre ait tremblé ce jour du mois de janvier 2010 avec les dégâts qui s'ensuivirent est une chose affreuse. Par contre, elle aura eu le mérite de réveiller les esprits intéressés ou désintéressés, démontrant qu'en pareilles circonstances, les humains sont en mesure de se surpasser. De trouver un consensus pour sauver leur espèce. Sous quelque forme que ce soit. Dans n'importe quelle condition. Les uns et les autres ont donné de la nourriture, des médicaments, des vêtements ou des surplus d'habits sortis des placards privés ou étatiques, ce lot de consolation à une population meurtrie, dans l'urgence de survie. J'étais à la fois triste et optimiste. Je me disais que demain serait un autre jour. Qu'on était prêt à garder le sourire à la suite de la convalescence des personnes touchées physiquement; du suivi psychologique des enfants choqués; du dépôt, par des familles éprouvées, des gerbes de fleurs sur les tombes des leurs pour mieux faire le deuil. Demain serait un autre jour, avec le temps des souvenirs commémoratifs; la remise à l'état vivable d'un pays. Je me disais que demain serait la renaissance ou la descente aux enfers.
Deux ans après, j'ai l'impression que le problème de fond a persisté. Rien n'a été fait. C'est une chose que l'aide vienne du Nord ou du Sud, de l'Est ou de l'Ouest, des pays nantis ou de ceux qui ne le sont pas. C'est une autre chose que peu ou pas de défis aient été lancés aux Haïtiens, les incitant à changer, à long terme, leur vie. Les invitant à faire face; à surmonter l'épreuve; à répondre par eux-mêmes, à mettre en scène leur propre vie, à répondre, dans le futur, à ce type de situation. Il n'est pas trop tard de défier la fatalité. Ceci implique que toutes ces femmes et tous ces hommes parviennent à puiser dans leur potentiel : sa société civile, sa diaspora, ses écrivains de renom, ses peintres, ses professeurs d'université, ses médecins, ses ingénieurs bardés de diplômes, reconnus et éparpillés de par le monde. Ce potentiel haïtien est capable de réagir, de se mobiliser de façon imaginative à sa situation future. Hier on a donné, pour s'en sortir, à l'île les moyens ponctuels dans le temps. Des idées émises, il fallait compter avec la thérapeutique de choc préconisée par Dominique Strauss-Khan alors président du FmI, réclamant un vaste plan d'aide multilatérale pour reconstruire Haïti. Une sorte de plan Marshall sur les décombres du séisme. L'idée ne pouvait être rendue possible que par le recours à des logiques correspondant aux réalités sociales et locales ; des logiques économiques et humaines conçues non pas avec les seuls experts du Nord, mais avec la participation des haïtiens. L'élite haïtienne n'est pas la plus dépourvue du monde. Elle est capable d'imaginer des formes spécifiques d'organisation; la meilleure façon d'améliorer la condition de sa population.
Ce jour-là… Le puissant message envoyé par la nature s'est exprimé en morts, en disparus, en cris ensevelis, en blessés, en tragédie humaine. Les pertes subies devraient contraindre les Haïtiens à se réveiller, à se remettre en question, à arrêter tout sentiment de résignation, à ne pas sombrer dans la désespérance, à résister contre des adoptions illégales, à se prendre réellement en main, à se faire violence pour ne pas rester indéfiniment dans la spirale de l'aide (la notion de l'aide n'a-t-elle pas longtemps servi à légitimer la domination étrangère ?), à se défaire de l'idée d'abandon et de mise sous tutelle d'Haïti (une illusion dangereuse). Savoir remettre les compteurs à zéro : un pari possible chez ce peuple pauvre, qui derrière les apparences qu'on repeint, cache un esprit de vaillance, juste et imaginatif. Ne l'oublions pas, Haïti était, il y a trois siècles, le pays le plus prospère des Caraïbes.
Cikuru Batumike
Femmes d'aujourd'hui
Nadine Gordimer inquiète pour la liberté d'expression
en Afrique du Sud
Nadine Gordimer, prix Nobel de littérature, a rejoint lundi ceux qui s'inquiètent pour la liberté d'expression en Afrique du Sud et critiqué la future loi sur l'information, synonyme, selon elle, de "retour au temps où la liberté d'expression était supprimée sous l'apartheid".
"Les gens se sont battus, ils sont morts pour avoir la possibilité d'avoir une vie meilleure, aujourd'hui ruinée et salie par la corruption", a déclaré Mme Gordimer, citée par le quotidien Times. "Les pratiques corrompues et le népotisme qu'ils (les hommes politiques) s'autorisent ne peuvent être exposés que si nous avons la liberté d'expression", a-t-elle poursuivi. L'écrivain, prix Nobel 1991, qui a combattu l'apartheid par la littérature, fêtait dimanche ses 88 ans à Johannesburg, où elle habite. Elle a confirmé et précisé lundi à l'AFP des propos tenus à cette occasion et rapportés par The Times. Avec le projet de loi sur l'information, l'ANC, au pouvoir depuis 1994 et dont Nadime Gordimer a longtemps été proche, "fait revenir l'Afrique du Sud au temps où la liberté d'expression était supprimée sous l'apartheid", a-t-elle dit. La loi qu'elle critique est en projet depuis 2008 et suscite de sérieuses tensions politiques depuis des mois. Un vote est attendu cette semaine au Parlement sur ce texte, qui selon ses détracteurs, va museler la liberté de la presse, même si le gouvernement et l'ANC s'en défendent, et décourager la divulgation d'informations sensibles, en classant secrètes de nombreuses informations d'Etat.
RDCongo : Alarmantes nouvelles de Bukavu : les éclaireurs de Mutebuisi affluent en masse
Non contents de régner en maîtres à Goma, et après avoir investi le Masisi au Nord-Kivu, les Rwandais atterrissent maintenant dans la ville de Bukavu. Comme pour dire que la balkanisation du Congo est en marche.
A en croire certaines personnes en provenance de l’Est de la République démocratique du Congo, l’avenir s’annonce sombre pour le Sud-Kivu. Cela, du fait que la situation est actuellement confuse avec ces Rwandais qui continuent de retourner en masse à Bukavu. Le plus alarmant est qu’actuellement, leurs chefs se comportent toujours en seigneurs de guerre. Il est regrettable qu’on y retrouve même ceux qui ont travaillé en intelligence avec le colonel Jules Mutebusi, artisan de la guerre de 2004. La population ne comprend donc pas comment fonctionne la machine politique en République démocratique du Congo. Ces nouveaux conquérants se sont regroupés dans le quartier Nguba, situé à la frontière avec le Rwanda. Ils ont créé un parti politique dénommé «PDF» pour s’intégrer par la force dans la vie politique du pays, bien que leurs ambitions visent autre chose. A titre illustratif, leur chef Abas est un civil, mais qui se promène dans la ville escorté par des dizaines de militaires armés jusqu’aux dents. Tout cela est obscur, quand on sait par expérience qu’à chaque fois qu’une telle situation se présente dans la ville de Bukavu, c’est le prélude des bruits de bottes, comme cela a été le cas en 2004. En effet, c’est un secret de polichinelle si on ose affirmer que leur objectif est de s’installer définitivement à Bukavu, comme ils l’ont fait à Goma dans le Nord-Kivu. Là, plus précisément dans le Masisi, de nouvelles villes ont été créées, préparées exclusivement pour accueillir les Rwandais. Ici, on sait ce qui est advenu au député Bakungu de la tribu Hunde, pour avoir dénoncé cette situation à l’Assemblée nationale. En bref, il a failli être liquidé par le colonel tutsi Padiri. Mais ironie du sort, c’est lui la victime qui a été condamné à 12 mois de servitude pénale principale pour haine tribale. Entre-temps, Bukavu-la-coquette est devenue l’ombre d’elle-même, et la population est découragée par la manière dont la province du Sud-Kivu est gérée en ce moment. Les choses ont tellement changé que le peu d’infrastructures restées se sont encore abîmées davantage. Selon les natifs de cette contrée, le bilan de la législature de 2006 est amplement négatif, et n’a rien apporté à leur province ; de telle sorte que les gens sont décidés cette fois de se prendre en charge. Pour preuve, l’eau est devenue une denrée rare à Bukavu. Le plus grave est que les jeunes filles sont violées chaque nuit, du fait qu’elles sont obligées de se réveiller à 1h00’ du matin pour aller chercher de l’eau à plusieurs kilomètres de la ville. En outre, les élèves doivent d’abord aller puiser de l’eau. Conséquence : ils sont déjà fatigués lorsqu’ils se présentent à l’école. Quant à l’électricité, il y a longtemps qu’elle n’existe plus. Comme on le voit, le grand Congo meurt chaque jour à petit feu, à cause de l’inconscience de ses enfants qui ont eu à détenir une certaine parcelle de pouvoir au cours de la longue marche vers l’abîme. Marche entamée le 30 juin 1960, et qui continue jusqu’à ce jour…
Donatien Ngandu Mupompa
Egypte: début du procès de membres d'ONG égyptiennes
et étrangères
Le procès d'une quarantaine de membres d'ONG accusés de financement et d'activités illicites, dont des Américains, s'est ouvert dimanche au Caire en présence d'une partie seulement des prévenus et d'aucun étranger.
Après environ une heure d'audience, le procès, qui provoque de vives tensions avec les Etats-Unis et suscite des questions sur l'orientation de l'Egypte post-Moubarak, a été ajourné au 26 avril. Quarante-trois membres d'ONG égyptiennes et étrangères, dont 19 Américains et d'autres étrangers selon une source judiciaire égyptienne, sont accusés d'avoir reçu des financements étrangers illégaux et d'ingérence dans les affaires politiques du pays. Le procès s'est ouvert sous haute sécurité, dans une salle comble et une ambiance chaotique. Le juge a même dû suspendre l'audience pour obtenir le silence. Il n'y a pas eu d'arrestation et seulement 14 des prévenus, tous Egyptiens selon l'un d'eux, se sont présentés au tribunal pour réfuter les accusations "d'atteinte à la souveraineté de l'Etat" avancées par le parquet. Ils ont été laissés en liberté jusqu'à la prochaine audience. Des proches des inculpés ont applaudi à l'annonce des deux mois de report et scandé "A bas le pouvoir militaire", en référence aux généraux qui dirigent le pays depuis la chute de Hosni Moubarak il y a un an. "L'affaire est évidemment politique. Nous avons prouvé lors de l'enquête que nous n'avions rien fait de mal", a déclaré à l'AFP un des prévenus, Islam Chafiq. "Ces organisations ne cherchent ni à diviser l'Egypte, ni à conspirer contre le pays comme le disent les médias officiels. Elles paient pour avoir cherché à sensibiliser les Egyptiens à la démocratie", a estimé un avocat de la défense, Tawhid Ramzi, en ajoutant n'avoir pu consulter aucun document de l'enquête. Seuls sept des 19 Américains inculpés sont présents en Egypte, selon le responsable d'une ONG américaine, les autres ayant quitté le pays avant que l'interdiction de sortie du territoire ne soit prononcée. Certains, comme Sam LaHood, responsable de la section Egypte de l'International Republican Institute (IRI) et fils du ministre américain des Transports Ray LaHood, se sont réfugiés à l'ambassade des Etats-Unis. Outre les Américains et les Egyptiens, il y a parmi les prévenus des Serbes, des Norvégiens, des Allemands, des Palestiniens et des Jordaniens, selon la justice égyptienne. Des "discussions intenses" ont lieu entre Washington et Le Caire pour chercher à "résoudre la situation d'ici quelques jours", a déclaré samedi soir un haut responsable américain. Des élus américains ont prévenu que le procès risquait d'avoir des conséquences irrémédiables sur les relations avec l'Egypte, partenaire essentiel au Moyen-Orient des Etats-Unis qui lui apportent une aide annuelle de 1,3 milliard de dollars. Outre l'IRI, les organisations américaines National Democratic Institute (NDI) et Freedom House, ainsi que la fondation allemande Konrad Adenauer figurent parmi les ONG concernées. Ces poursuites interviennent alors que l'armée fait l'objet de critiques de plus en plus vives pour sa gestion de la transition, en particulier parmi les mouvements pro-démocratie qui ont participé au soulèvement de l'année dernière. La législation égyptienne très restrictive pour les activités des ONG est héritée de l'époque de M. Moubarak, hostile à toute tentative de promouvoir depuis l'extérieur la démocratie et la bonne gouvernance dans son pays. Au sein du gouvernement, l'action contre les ONG est soutenue de manière très active par la ministre de la Coopération internationale, Fayza Aboul Naga, déjà en place du temps de l'ancien président. Les Frères musulmans, qui dominent aujourd'hui l'Assemblée, ont menacé de revoir l'accord de paix israélo-égyptien si les Etats-Unis décidaient de mettre fin à leur aide à l'Egypte.
Vous avez dit le changement ?
Les nantis d'Haïti
Parce qu'ils ont soutenu les dictateurs, parce qu'ils ont peu investi dans l'économie locale, parce que certains sont les rois de la sous-traitance à bas prix..., les riches Haïtiens ont mauvaise réputation. Mais le président Martelly compte bien s'appuyer sur leurs capitaux pour reconstruire le pays.
Par Arnaud Robert
Il faut gravir une montagne qui surplombe Port-au-Prince, se présenter à la grille face à un gardien dont le canon scié tournoie dans l'air frais, puis garer sa voiture dans la mêlée de 4 × 4 rutilants. La porte est ouverte. Un intérieur à la californienne. D'énormes sofas. Des téléviseurs plasma. Quelques répliques maladroites de grands peintres haïtiens. Des domestiques en livrée servent de petits morceaux de banane plantain, du cochon grillé et surtout des litres de rhum Barbancourt. Il y a là les héritiers d'une dizaine de familles-clés de l'économie insulaire. Les aciéries d'Haïti, la brasserie nationale, le principal importateur de ciment, une collectionneuse d'orchidées. Un homme fume des cigarettes mentholées en racontant comment il pallie l'absence de production alimentaire locale en important massivement du surgelé des Etats-Unis. On discute de tout, avec de grands rires. Des marées de tentes qui abritent sur chaque place publique les victimes du séisme du 12 janvier 2010. Du nouveau président Michel Martelly, qui a promis de mettre de l'ordre. Et puis, on ne parle plus. Une jeune femme branche son iPod. Rihanna est de la fête. Alors on danse.
Ce sont les invisibles, les silencieux. Ceux dont les médias internationaux, trop occupés à écumer les centres de traitement du choléra et les bidonvilles sédimentés d'Haïti, ne parlent presque jamais. Les 3 % de possédants qui gèrent 80 % de l'économie du pays. Ici, on les appelle les bourgeois. Ailleurs, on dirait le secteur privé. Il y a quelques semaines, à l'hôtel Karibe de Pétion-Ville, la communauté internationale a réuni des investisseurs étrangers, des Américains pour la plupart, avec l'idée de ne pas réduire la reconstruction à des flux de capitaux provenant de la charité mondiale. Bill Clinton, très impliqué dans le dossier depuis la catastrophe, a oublié les entrepreneurs haïtiens. Selon Frantz Duval, rédacteur en chef du quotidien Le Nouvelliste, "cette omission est très mal passée". Un acte manqué ? "Les grands patrons haïtiens sont immunisés contre les promesses de l'international. Depuis des décennies, ils se sont rendu compte que les étrangers n'étaient présents que deux ou trois printemps et qu'ils s'en allaient. Eux se sentent toujours mis à l'écart des tentatives de réhabilitation du tissu économique haïtien." C'est qu'ils ont mauvaise réputation.
Dans le désordre des griefs qui leur sont adressés : un soutien sans faille aux dictatures duvaliéristes ou aux forces paramilitaires après l'élection de Jean-Bertrand Aristide en 1991 ; un retrait presque total des secteurs de production nationale au profit d'importations plus rentables et moins risquées ; parfois même une implication dans le trafic de cocaïne sud-américaine, qui transite largement par cette île où l'Etat, depuis presque trente ans, se définit par son absence. Plus encore, aux yeux de tous, ils seraient coupables d'accepter le gouffre toujours plus profond qui les sépare de l'immense majorité des Haïtiens (deux tiers d'entre eux vivent avec moins de 1 dollar par jour). La plupart du temps, ils préfèrent donc se taire. Mais n'en pensent pas moins.
Pour rencontrer Pascale Théard, il faut sonner à un interphone, passer des murs énormes, renoncer à la laideur obsédante de Port-au-Prince. Elle vous attend, belle jeune femme aux cheveux noirs, dans une maison digne des magazines de décoration. L'immense porte sculptée ouvre sur un jardin avec piscine d'où l'on contemple toute la plaine, jusqu'aux camps de plastique qui cèdent parfois leur place, deux ans après le séisme, à des maisonnettes préfabriquées.
Du mobilier signé Philippe Starck côtoie un artisanat haïtien du meilleur goût et des œuvres de l'école de peinture Saint-Soleil. Pascale Théard, héritière d'un fabricant de spaghettis local, a travaillé dans le luxe à Paris. Elle conçoit aujourd'hui des sandales haut de gamme d'inspiration vaudoue et conseille la présidence sur l'artisanat. Le 12 janvier 2010, elle faisait ses courses au Caribbean Market, le plus gros du pays. Il s'est effondré sur elle. Après s'être extraite des décombres, blessée, elle a été prise en charge par un homme. "C'était un rasta, il ne savait même pas si ses enfants étaient encore en vie, mais il m'a aidée. Dans ce chaos, il y avait une solidarité extraordinaire." Pascale Théard ne répond à aucun des stéréotypes qui accompagnent en général les riches Haïtiens. Elle est presque blanche, comme beaucoup d'entre eux, mais son grand-père mulâtre était tombé amoureux d'une paysanne noire, transgression ultime dans un Etat qui, depuis l'indépendance conquise en 1804, a reproduit la plupart des structures de la société coloniale. "Il existe tellement de clichés sur Haïti. Des Occidentaux de passage me demandent comment je peux vivre dans ce luxe tant il y a de gens qui vivent sous une tente. C'est toujours un regard culpabilisant qui vient de l'étranger. Et eux, alors ? Sont-ils moins responsables parce qu'ils ne sont pas confrontés au quotidien à une misère crasse ? Moi je me bats pour que les gens sortent des tentes en leur fournissant un travail." Elle en veut à Aristide qui, selon elle, a misé sur les clivages et la haine de classe. "J'ai cru au changement. Mais il a monté les Haïtiens contre les Haïtiens. Aujourd'hui je soutiens le président Martelly. Il pense que ce ne sont pas les ONG qui vont réussir à transformer durablement le pays, mais l'économie réelle."
Huit mois après l'élection présidentielle, l'affiche rose fuchsia du candidat Martelly continue de hanter les murs du pays mais les averses tropicales et les gaz d'échappement l'ont ternie. Connu jusqu'ici pour ses chansons salaces et son cul nu lors des carnavals urbains, il vivait alternativement dans sa maison de Floride et dans son petit manoir de Port-au-Prince. Avec sa candidature, pour la première fois, la ligne de partage qui définit ce pays a été réduite : une grande partie de l'élite économique l'a soutenu quand les masses brandissaient son nom sur les boulevards du nord au sud. Sans parti véritable ni représentation parlementaire, il a dû se battre pendant de longs mois pour imposer un ministre. Quinquagénaire à la sévérité composée, il dresse un réquisitoire brutal contre certains entrepreneurs du pays. "On a décrit les riches Haïtiens comme l'élite la plus répugnante au monde parce qu'ils ont délaissé le côté social, ils ont privilégié leurs intérêts et ont abandonné la population. Ils sont responsables de la misère dans laquelle nous vivons aujourd'hui, assène-t-il. Il est inacceptable que certains d'entre eux se contentent de faire venir du riz et n'investissent plus dans l'agriculture nationale. Il faut aujourd'hui favoriser la classe qui a été dominée depuis deux cent sept ans d'indépendance. Je suis le catalyseur de ce changement."
Le président, dans une dépendance qui jouxte son palais encore en ruines deux ans après le séisme, s'en prend également à la présence étrangère. "Depuis le 12 janvier 2010, nous avons vu débarquer des dizaines d'ONG qui ne répondent à personne, qui s'engagent où elles veulent même quand il n'y a pas de nécessité, qui s'achètent les plus grandes voitures et louent les plus belles villas. Il nous faut un Etat sérieux, un Etat décidé qui soit capable de contrôler ce qui se passe sur notre territoire." Mais peut-il seulement faire ce qu'il dit ? Historiquement, l'Etat haïtien est une idée chancelante dont les fonctions régaliennes sont financées par la générosité internationale. La plupart des secteurs y compris l'eau et la santé sont pris en charge par l'étranger. Dans ses bureaux préfabriqués, le responsable de la Direction générale des impôts (DGI) laisse à une secrétaire affairée sur une machine à écrire le soin de recopier des espèces de grimoires empoussierés, dont certains datent de 1820. Les archives du cadastre national ont miraculeusement survécu à l'effondrement du bâtiment de cinq étages qui accueillait la DGI. Robert Joseph, alors directeur adjoint, se trouvait avec son supérieur dans un bureau situé au dernier niveau quand les murs ont commencé à danser. La plupart de ceux qui étaient présents sont morts. Lui a survécu du béton pendant plusieurs jours, une fracture ouverte à la jambe, avant d'en être extrait. Mais sa mission actuelle, depuis qu'il a pris la tête de son service, paraît plus difficile encore.
Sur les contreforts de Port-au-Prince, dans la petite cité grouillante de Pétion-Ville, la DGI a créé une section pour les gros contribuables ; en 2010, elle a réussi, malgré le séisme, à récolter 200 millions d'euros d'impôts. L'air y est climatisé. Le personnel accort. Il publie chaque année une liste des cent plus grands contribuables, acte de transparence censé autant souligner le travail de l'Etat qu'afficher au fronton républicain les entrepreneurs les plus méritants. Parmi eux, le secteur bancaire, des importateurs d'automobiles, les moulins d'Haïti, mais aussi de simples branches hôtelières qui, avec seulement 200 000 euros de contribution annuelle, s'affichent parmi les trente premiers contribuables du pays. Signe de déliquescence du secteur économique local, l'une des plus importantes entreprises en Haïti en termes de taxes payées (1,4 million d'euros en 2010) est la propriété d'un milliardaire irlandais. La couleur rouge de sa société de téléphonie mobile, Digicel, a conquis la moindre parcelle du territoire national. les revendeurs de cartes, les affiches publicitaires, même les murs privés qui ont été loués pour y placer des fresques immenses, tout Haïti semble pris d'une ferveur écarlate. Au sommet d'une tour de verre à la modernité effarante dans une capitale où les tours se comptent sur les doigts d'une main, le PDG de Digicel Haïti reçoit avec une confiance hilare qui change de la discrétion parfois paranoïaque des entrepreneurs haïtiens. Il est belge, a 36 ans ; cheveux lissés, chemise ouverte, Maarten Boute dirige sans faire de manières, l'un des empires les plus puissants d'un pays de dix millions d'habitants.
L'année dernière, son patron Denis O'Brien a fait beaucoup parler de lui en finançant à Port-au-Prince la réhabilitation du marché art déco qui avait brûlé après le séisme. L'initiative a si bien payé que l'image de ce hangar alimenté en électricité grâce à des panneaux solaires, seul endroit sur le territoire national où les robinets distribuent de l'eau potable, est devenue une sorte de contre-symbole d'une reconstruction qui patine. " Il s'agissait aussi pour nous de culpabiliser le secteur privé et la communauté internationale qui n'avaient lancé aucun chantier majeur dont les Haïtiens puissent être fiers." Maarten Boute ne ménage pas ses critiques à l'égard du secteur économique haïtien. Il décrit, à l'arrivée de Digicel dans le pays, des situations de quasi-monopole dans la téléphonie, avec des appels entrants payants et des appareils de première catégorie à 150 dollars américains. Aujourd'hui, le premier téléphone mobile peut être acquis pour dix dollars. L'entreprise a en outre conquis tous les domaines de la vie culturelle et sportive en Haïti : elle finance le championnat de football national et la plupart des concerts en plein air. " Ici, la communauté d'affaires est conduite par une oligarchie. Les prix sont 25 % plus élevés que dans le reste de la Caraïbe. Nous avons donné un grand coup de pied dans cette fourmilière. Nous étions confrontés à bien des problèmes que nous avons réussi à surmonter : l'insécurité endémique, les menaces de kidnapping, le manque d'infrastructures et d'électricité. Nous avions la chance d'être assez solides pour éviter les bâtons dans les roues politiques que les entrepreneurs haïtiens ont cherché à nous mettre. Les grandes familles haïtiennes sont milliardaires en gourdes, la monnaie nationale. Nous sommes milliardaires en dollars. Ils ne pouvaient pas lutter."
La multinationale, présente dans 32 pays, réalise aujourd'hui son chiffre d'affaires le plus important en Haïti. Elle visait 300 000 clients, elle en revendique plus de 2 millions, dont la moitié ne dépense qu'un dollar par mois pour ses conversations téléphoniques. Fils de coopérants en Afrique, Maarten Boute abhorre le système de l'aide internationale et des ONG : "La seule sortie possible pour Haïti, c'est l'économie réelle. L'argent de l'aide, c'est de la méthadone que l'on administre à un héroïnomane." Digicel a créé en Haïti un prix de l'entrepreneur de l'année, encourageant les démarches innovantes et éthiques. Le lauréat 2010 est un spécialiste de la mode qui a travaillé longtemps aux Etats-Unis avant de retourner sur l'île pour y fonder une coopérative de couturiers. Hans Garoute a 63 ans, il dirige son monde depuis un entrepôt de la zone industrielle de Port-au-Prince. Au milieu de l'entretien, l'électricité est coupée. Les travailleurs patientent. Chaque minute perdue retarde les commandes de l'Etat d'uniformes scolaires ; ils en ont déjà cousu plus d'un million, grâce à des associations de couturiers établies dans tout le pays. Habitué aux chutes de tension, le patron ne s'agace pas. "Je suis venu pour en finir avec l'industrie de la sous-traitance de textile à destination des sociétés américaines. Elles ont fait leur beurre de la chute de l'économie haïtienne. Elles ont refusé d'offrir à leurs employés un salaire minimal de cinq dollars par jour et elles n'ont jamais investi dans le pays. Les industriels haïtiens n'ont pas de vision, ils se sont toujours arrangés avec les gouvernements successifs depuis Duvalier." En 1965, communiste révolutionnaire, Garoute a tenté un coup d'Etat contre la dictature de François Duvalier. Sa petite embarcation a été épinglée par les garde-côtes de Floride avant même de sortir des eaux territoriales américaines. "Mon père a été assassiné par le régime duvaliériste. Ma mère fait encore des cauchemars sur les milices des 'tontons macoutes'. Comment voulez-vous que j'accepte le statu quo pour mon pays ?" Hans Garoute, quand il dénonce un royaume de la sous-traitance qui n'aiderait en rien le développement du pays, vise notamment, sans le nommer, Clifford Apaid.
Fils d'Andy Apaid, figure d'industriel politisé qui a participé à la chute d'Aristide en 2004, Clifford a 35 ans. Il mène, depuis un bureau sans luxe, BlackBerry hurlant à portée de main, des usines qui emploient plus de 10 000 ouvriers du textile. Troisième génération d'entrepreneurs d'origine libanaise, il assemble des tee-shirts, des blouses de travail et des pantalons pour de grandes marques américaines (Hayes, Cherokee, Dickies). En tout, un million d'unités par semaine qu'il vend 15 cents américains la pièce. Devant la porte de ses usines, au petit matin, des files interminables de journaliers se pressent pour un salaire au mérite, de 6 à 8 dollars. "L'employé haïtien n'est pas compétitif par rapport au Chinois. Il est plus lent et plus cher. Mais la loi Hope, qui a été renforcée après le séisme, permet de travailler avec les Etats-Unis sans taxe à l'importation. Le séisme a été pour nous le 'perfect storm', une tragédie bénéfique. Il nous a permis de faire repartir les commandes à la hausse." Les murs de la gigantesque fabrique, où la musique haïtienne diffusée couvre difficilement le vacarme des machines, sont couverts de recommandations sanitaires. Les entreprises qui concluent des marchés avec les Etats-Unis doivent se plier à certaines normes sociales qui excluent néanmoins la question salariale. Pour avoir exigé la hausse du salaire de base à 200 gourdes, cinq dollars, le député haïtien Steven Benoit est devenu une sorte de héros national, réélu l'année dernière au premier tour. L'industrie n'a pas suivi. "Je crois que vous ne comprenez pas que la moindre hausse ferait immédiatement pencher nos commanditaires vers d'autres prestataires, dans des pays plus favorables, argumente Clifford Apaid. Il n'y a aucune gloire, nous le savons, à travailler dans la sous-traitance. Nous ne participons pas à la création d'une classe moyenne. Si l'Etat était stable, nous pourrions nous développer et non nous contenter de coudre des vêtements que les Américains nous envoient." Pour l'économiste Camille Chalmers, le sempiternel argument de l'incapacité de l'Etat — qui justifierait le manque d'investissements par les entrepreneurs haïtiens — ne vaut qu'en partie. Il remonte loin, pour qu'on comprenne. Jusqu'à l'indépendance de 1804. "A cette époque, la seule solution pour la classe dominante aurait été de reproduire le modèle de la plantation. Mais sans esclave, c'était impossible. Alors, ils ont fondé une nouvelle caste au service des intérêts étrangers, en délaissant le milieu paysan." Parmi les causes du désastre économique haïtien, ce professeur à l'université d'Etat d'Haïti évoque également la marginalisation des acteurs locaux : "On ne peut pas seulement blâmer le secteur privé. Même s'il s'est aligné sur l'agenda international et qu'il investit presque uniquement à l'étranger. Je vous donne un exemple : sur les 292 millions de dollars alloués par l'agence américaine USAid à Haïti, seuls 49 000 dollars ont été attribués aux entreprises haïtiennes." Une aide internationale qui se refuse à renforcer l'Etat haïtien et contourne le plus souvent possible les entrepreneurs locaux : le poison fait son effet, en particulier depuis le séisme et l'accroissement substantiel des contributions étrangères. Bon an mal an, le plus gros contribuable haïtien se défend dans le chaos. L'année dernière, Acra Industries a versé plus de dix millions de dollars à l'Etat. Sa spécialité ? Les nécessités premières de la population. Dix mille tonnes de riz importées chaque année des Etats-Unis. Et de la tôle ondulée, celle que l'on voit partout dans les bidonvilles du pays, qu'il galvanise. "Nous sommes perçus comme des rapaces. Mais nous souffrons aussi de la pauvreté endémique du pays." La famille de Marc-Antoine Acra, 36 ans, s'est installée en Haïti en 1918. Elle venait du Liban. "Je ne me suis jamais senti autre chose qu'Haïtien. Mon grand-père est arrivé sans rien. En créole, on appelait les Arabes les saknando, ceux qui n'avaient que leur sac sur le dos. Le pays a toujours été dirigé par des descendants d'Européens. C'est Duvalier qui a misé sur nous. On lui doit beaucoup." Avec moins d'une dizaine d'autres familles, dont les Bigio, Mevs ou Brandt, les Acra forment cette élite immigrée il y a moins d'un siècle qui possède l'essentiel du pays. Reuven Bigio, crâne rasé et 4 × 4 blindé, est une synthèse captivante de ce milieu cosmopolite qui passe sa vie dans les avions entre Miami et Port-au-Prince, navigue entre son aciérie, ses immenses réserves de pétrole et les fêtes brillantes des hauteurs. Il ne perçoit les séquelles du séisme qu'à travers des vitres teintées. Et pourtant, il a peur.
C'est le drame des riches. Ils sont des cibles. Des gangs, en partie structurés par des Haïtiens déportés des Etats-Unis, ont fait du kidnapping une manière de rente redistributive à l'intention du ghetto de Cité-Soleil. Alors, les fortunés rechignent à quitter les cages dorées où ils sont parqués. Reginald Boulos, importateur de voitures robustes destinées aux ONG, a connu le pire quand sa femme a été enlevée. " Elle a été libérée quatre jours plus tard, contre 250 000 dollars." Après trois tentatives d'assassinat à connotation politique (il s'est opposé frontalement au régime d'Aristide), Boulos, médecin de formation, a décidé de cesser de pratiquer dans les quartiers les plus pauvres de Port-au-Prince. Et d'ouvrir une affaire. "Je me suis dit que si ce pays ne voulait pas que mon cerveau fasse du bien, alors il allait faire de l'argent. Je possède la plus grande chaîne de supermarchés du pays. Mon chiffre d'affaires atteint les 35 à 40 millions de dollars. Je crée des jobs." Il vous reçoit chez lui, derrière des murs surplombés de barbelés. De sa chambre, il extrait un synthétiseur Casio avec arrangements préprogrammés. Il écrit lui-même, pour sa compagnie, les mélodies des spots publicitaires. Au milieu de son séjour, il interprète la bande originale du film Le Parrain. A ce moment précis, il ne pense plus à la rue qui vrombit de l'autre côté du mur. Et à tous ces Haïtiens qui en veulent à son argent. "Devant mon piano, je suis calme."
Au milieu de cette économie fondée sur l'importation, il existe pourtant quelques motifs de fierté. Dans la distillerie Barbancourt, qui produit l'un des rhums les mieux cotés au monde, le patron Thierry Gardère parle d'une maison fondée en 1862, d'une production qui a survécu aux coups d'Etat et aux catastrophes naturelles, même si ses réserves ont été largement endommagées par le séisme. "Nous continuons. Notre quête de qualité relève de l'honneur national." Plus au sud, Jean-Pierre Blanchard est le premier producteur mondial de vétiver, dont la racine est utilisée en parfumerie. "Il y a quelque chose d'Haïti dans toutes les fragrances parisiennes." Pour eux, l'économie de l'île n'est pas condamnée à chuter. Jerry Tardieu, un jeune entrepreneur, réalise en ce moment un énorme projet hôtelier au coeur de Pétion-Ville. Selon lui, les reproches adressés à l'élite haïtienne sont légitimes. "Elle a maintenu ses privilèges contre vents et marées. Je me suis dit que je voulais changer de logique. Nous ne pouvons abandonner l'économie aux mains de quelques familles." Tardieu a étudié en Belgique, puis à Harvard, l'économie et l'administration publique. Il a ouvert le capital de son projet, budgétisé à 29 millions de dollars, à toutes les bourses ; de l'infirmière haïtienne qui investit 3 000 dollars à la banque qui a placé un million. Dans cet "espace de modernité" qu'il élabore, un hôtel cinq-étoiles avec un centre de congrès, Tardieu a décidé de ne pas raser un vieux restaurant historique des années 1950. "Il y a aux murs des photographies de Marlon Brando et d'autres stars hollywoodiennes en villégiature haïtienne. Elles nous rappellent un temps pas si lointain où Haïti était la troisième destination touristique des Caraïbes après Cuba et Porto-Rico, soulève-t-il. Je crois en un renouveau possible."
Sur le toit du complexe de sept étages, baptisé Oasis, les ouvriers mendient au visiteur étranger quelques gourdes. Les seules stars hollywoodiennes qu'ils ont jamais vues, ce sont celles qui viennent ici pour leurs bonnes oeuvres.
A Marseille, un bon dealer se fait 100 000 euros par mois
par Jacques Davignac
300 000 euros ? 400 000 euros ? 500 000 euros ? Combien rapporte le trafic de drogue quotidien dans les cités marseillaises ? Le Figaro évoque dans son édition du 30 décembre une somme de 110 950 euros de bénéfices pour le seul « plan stup » (le lieu de deal) de la cité de la Visitation, dans les quartiers nord de Marseille.
Ce chiffre a été relevé dans le carnet de comptabilité retrouvé dans les parties communes d'un immeubles, après l'interpellation de deux hommes, âgés de 26 et 51 ans, présentés comme les chefs du réseau. L'un d'eux y décrit scrupuleusement ses gains, frais et charges comme le ferait n'importe quel chef d'entreprise : •les salaires des guetteurs (4 800 euros par mois), •les rétributions des « nourrices » qui conservent la drogue chez elles (5 000 euros par mois), •la rémunération des dealers ou des « gérants » (9 000 euros par mois) •un bénéfice net écrit en toutes lettres de 110 950 euros par mois, soit plus d'1,3 million d'euros par an… en liquide et net d'impôts
150 cités à Marseille, 50 lieux de deal
La tentation mathématique serait de multiplier le bénéfice généré par le plan stup de la Visitation par le nombre de cités de l'agglomération marseillaise (environ 150) et l'on obtiendrait un chiffre astronomique et… délirant. Toutes les cités marseillaises ne sont en effet pas logées à la même enseigne. Elles ne se livrent pas toutes au trafic de drogue de la même façon ni avec la même intensité. Une cinquantaine d'entre elles sont vraiment concernées, et parmi elles, les cités qui ont les noms les plus bucoliques sont parfois celles qui sont les plus juteuses, comme par exemple La Castellane, La Cayolle, Airbel, les Micocouliers, les Cèdres, les Bleuets, Bassens, le Plan d'Aou, etc. Les policiers, sous l'autorité du préfet Alain Gardere, multiplient les « descentes » dans ces cités pour y stériliser le trafic. Ils mènent une guerre de harcèlement aux trafiquants, mais sitôt une bande mise hors d'état de nuire, un autre réseau prend le relais. Le major Gilles Tachon, qui a contribué au démantèlement de plusieurs bandes de malfaiteurs, confirme : « De nombreuses cités disposent d'un ou plusieurs plans stup, mais ces plans stup n'ont pas tous la même rentabilité. Certains ne proposent que du shit, d'autres du shit, de la coke et de l'héroïne, une drogue dure qui fait son grand retour à Marseille. Et certains proposent des produits bas de gamme, d'autres des produits de grande qualité. »
10 000 euros par jour dans un bon « spot »
Les « toxicos » de l'étang de Berre, de Martigues, de Vitrolles, de Salon, d'Aix et de Miramas viennent s'approvisionner auprès de la « baby connection » : des trafiquants de 18 à 20 ans qui constituent ce qu'Alain Gardere appelle le « néo-banditisme marseillais ». Les trois hommes retrouvés carbonisés dans une voiture dimanche soir près de Marseille étaient de jeunes issus de cités de la ville, âgés de 19 à 20 ans, et pour deux d'entre eux originaires de la cité de Micocouliers (XIVe arrondissement). Ils ont été tués par balles avant la mise à feu de leur véhicule. Vendredi soir, de nouveau, deux jeunes âgés de 18 et 23 ans ont été blessés par balles à la Cité La Rouguière, dans l'est de Marseille. Les deux hommes étaient à bord d'un véhicule quand ils ont été pris pour cible. Leur pronostic vital n'est pas engagé, l'une d'elles ayant été touchée à l'abdomen et l'autre dans le dos. Ces dealers brassent des sommes d'argent liquide considérables. Les sources policières locales évaluent à 10 000 euros environ le rapport moyen quotidien d'un bon « spot » marseillais. Récemment, quand les enquêteurs ont arrêté deux trafiquants en flagrant délit, ils avaient les poches bourrées de billets : 45 000 euros sur un jeune, 50 000 euros sur son complice.
La multiplication des pains à la marseillaise
Lorsque leur « planque », une villa de Gignac, près de Marseille, a été perquisitionnée, les policiers des stups ont dû enjamber des cartons pleins d'argent liquide pour se frayer un chemin ! Si l'on prend l'exemple de la cocaïne, elle se négocie autour de 35 euros le gramme pur (jusqu'à 9%). Les trafiquants en achètent un kilo (35 000 euros), la coupent pour obtenir 3 kilos de marchandise, revendue 40 euros le gramme. Somme récoltée : 120 000 euros, ce qui fait une marge de 85 000 euros ! Un spot stup ouvre son « marché » à onze heures travaille jusqu'à 23 heures, et une bonne trentaine de voitures vont venir s'approvisionner chaque heure. On se doute que les bénéfices en fin de journée sont énormes. Le major Gilles Tachon ironise : « C'est le phénomène marseillais de la multiplication des pains : pas de cartes bleues, pas de chèques, du cash à profusion que les trafiquants vont “go-faster” [transférer en voiture à grande vitesse, ndlr] dans l'autre sens… »
A quelques mois du scrutin, une réélection d'Obama est possible, mais risque d'être serrée
Malgré la persistance d'un chômage élevé et des perspectives économiques incertaines, Barack Obama peut encore espérer décrocher un second mandat de président des Etats-Unis dans un an, même s'il devra jouer très serré.
"Si je n'ai pas résolu cela dans trois ans, ma présidence ne durera qu'un mandat": les adversaires républicains de M. Obama ne se privent pas de lui rappeler ses déclarations sur la crise remontant au 2 février 2009, quand le taux de chômage officiel était de 7,6%. Il stagne depuis juillet à 9,1% et, sondage après sondage, les Américains témoignent de leur manque de confiance envers leur président sur les questions économiques. Selon le New York Times, aucun président n'a été réélu depuis Roosevelt quand le chômage dépasse 7,2%. Le 18 octobre, M. Obama a prédit que l'élection serait "serrée, parce que l'économie n'est pas encore dans l'état que nous souhaiterions". Mais 12 mois avant la consultation du 6 novembre 2012, trop d'inconnues persistent pour préjuger de son résultat, à commencer par le nom du candidat républicain: un modéré comme Mitt Romney mordrait davantage sur l'électorat centriste de M. Obama. Et dans un système où un trésor de guerre s'avère crucial, M. Obama a jusqu'ici fait le plein des donateurs, en profitant de la caisse de résonance et de la logistique de la Maison Blanche. Sa cote de popularité oscille encore autour de 45%, ce qui n'est pas irréversible. Reste que le trajet de M. Obama vers une possible réélection n'aura pas grand chose à voir avec sa spectaculaire ascension de 2007-2008, quand, sur un message de "changement" et "d'espoir", il avait terrassé la favorite Hillary Clinton lors de la primaire avant de triompher du républicain John McCain. La campagne de 2012 "ne va pas être aussi sexy. Elle n'aura pas autant le goût de la nouveauté. J'ai les cheveux plus gris, je suis cabossé de partout", a affirmé le président lors d'une récente tournée en Californie. En 2008, la victoire de M. Obama avait été attribuée à une mobilisation sans précédent des jeunes et des minorités, qui lui avait permis d'enlever des Etats républicains de longue date comme la Virginie et la Caroline du Nord. La gageure sera de parvenir à provoquer une telle lame de fond dans des circonstances différentes. "Les gens sont fatigués, usés. Ils sont épuisés et souffrent, l'énergie de 2008 va donc devoir être générée autrement", reconnaît M. Obama, alors que sa promesse de changer le fonctionnement de Washington en cherchant le consensus n'a pas été suivie d'effet. Face à ce qu'il qualifie d'obstruction des républicains, depuis un an en position de force au Congrès, M. Obama a durci le ton et affûté ses arguments, une stratégie qu'il devrait mettre en oeuvre contre son futur adversaire une fois la campagne lancée pour de bon. "La question (pour les électeurs) sera de savoir à qui vous faites confiance pour continuer à oeuvrer (à la reprise). Faites-vous confiance à un président qui prend ses décisions pour le bien de la classe moyenne, qui veut vous aider de façon juste, ou bien à un parti qui veut revenir à la politique du passé?", s'est récemment demandé un haut responsable de l'administration démocrate. Pour M. Romney, jusqu'ici favori de la primaire, "la définition de la classe moyenne, c'est quelqu'un qui roule en Mercedes et pas en Bentley", a ironisé ce responsable sous couvert de l'anonymat. Si l'économie devrait dominer le débat de l'élection, la Maison Blanche essaie d'insister sur le bilan de M. Obama en matière de sécurité nationale. "Nous avons réussi à décimer Al-Qaïda et à faire en sorte qu'Oussama ben Laden ne marche plus jamais à la surface de cette terre, c'est du changement", assure M. Obama lors de ses réunions électorales. Mais l'histoire récente montre qu'un solide bilan de politique étrangère ne vaccine pas contre un revers électoral, comme l'a appris à ses dépens George Bush père, victime d'un ralentissement économique et battu en 1992 par Bill Clinton.
Vers un Etat palestinien? Débat en Suisse aussi
Des Palestiniens manifestent contre les opérations militaires israéliennes dans la bande de Gaza, le 21 août 2011 à Jérsusalem
A la fin septembre, l’Assemblée générale de l’ONU va s’exprimer sur la reconnaissance de la Palestine en tant qu’Etat indépendant. Quelle sera la position du gouvernement suisse? Un enjeu de taille pour l’avenir de la Palestine, mais aussi pour la Suisse.
«Pendant vingt ans, nous nous sommes assis à la table des négociations sans obtenir de résultat, explique l’ambassadeur palestinien auprès de l’ONU, Ibrahim Khraishi. L’heure est venue d’agir et de nous adresser directement aux Nations Unies, afin qu’elles reconnaissent l’existence d’un Etat palestinien à l’intérieur des frontières de 1967», incluant toute la Cisjordanie, la bande de Gaza et Jérusalem Est. Les négociations israélo-palestiniennes sont dans l’impasse depuis plus de deux ans et l’Etat hébreu poursuit sa politique d’occupation de Jérusalem-Est et la construction d’un mur à la frontière avec la Cisjordanie. Lasse de ce blocage, l’Autorité Nationale Palestinienne (ANP), a décidé de présenter une demande d’adhésion à l’ONU en tant que 194e Etat. Une revendication qui devra néanmoins affronter l’opposition d’Israël et des Etats-Unis. A un an des élections américaines, les requérants doivent s’attendre aux foudres de l’important lobby pro-israélien au Congrès, qui a déjà laissé entendre la possibilité d’utiliser son droit de veto au Conseil de sécurité.
Comme le Vatican
«Si nous devions rencontrer des résistances de la part des Etats-Unis, et c’est ce à quoi nous nous attendons, nous présenterons alors à l’Assemblée générale une demande de reconnaissance de la Palestine comme Etat observateur, comme le Vatican», poursuit Ibrahim Khraishi, récemment invité à une table ronde organisée par Foraus, forum indépendant de politique étrangère suisse. «Nous avons seulement besoin du soutien de la majorité des Etats. Et jusqu’à présent, ils sont déjà plus d’une centaine à avoir reconnu l’existence d’un Etat palestinien.» La Suisse, tout comme l’Union européenne, ne figure pas parmi ces derniers, mais Ibrahim Khraishi se dit néanmoins optimiste: «Berne a démontré à plusieurs reprises qu’elle croit en une solution «à deux Etats», selon ce qui est établi dans la résolution de l’ONU, et j’espère que d’ici le mois de septembre, la Suisse prendra la bonne décision».
Une action «unilatérale»
Les aspirations palestiniennes ont trouvé en l’Etat hébreu leur plus farouche ennemi. «La Palestine est en train de prendre une décision unilatérale, qui exclut Israël de la table des négociations, explique l’ambassadeur israélien à Berne, Ilan Elgar. Ils demandent au monde de prendre position, mais ne sont pas disposés à reprendre les négociations avec nous, nous qui sommes pourtant directement concernés. Les négociations sont basées sur la confiance et le respect réciproques. Si ces éléments font défaut, alors comment pouvons-nous avancer?». Pour le diplomate, une reconnaissance de la part des Nations Unies ne permettrait pas de résoudre certaines questions cruciales, comme la définition des frontières, la séparation de Jérusalem ou encore le retour des réfugiés. Ilan Elgar a affirmé à plusieurs reprises qu’un Etat palestinien ne pourra voir le jour qu’à condition d’une négociation directe, sans pour autant préciser la marge de concessions à laquelle Israël, militairement et politiquement supérieur, serait disposé à accepter.
«Symbolique» mais dangereux
En Europe, Israël pourra compter sur le soutien de l’Allemagne et de l’Italie, alors que la Confédération s’exprimera à la fin août seulement, et sur la base des recommandations présentées par les commissions de politique étrangère du Parlement. Les représentants du Sénat (Conseil des Etats) ont invité la Suisse à ne pas prendre position, alors qu’à la Chambre du peuple (Conseil national), la commission doit encore se pencher sur le dossier. Entretemps, la question a déjà suscité de vastes débats. Et si les politiciens et chercheurs semblent s’accorder sur la nécessité de trouver une issue pacifique au conflit, les avis divergent quant à l’opportunité de reconnaître l’Etat palestinien sans l’aval d’Israël et des Etats-Unis. Pour Daniel Möckli, expert auprès du Centre d’études sur la sécurité de l’Ecole polytechnique de Zurich (EPFL), il s’agirait davantage d’un «acte symbolique, qui risque cependant d’aggraver les conditions de vie du peuple palestinien et de mettre en danger la participation d’Israël aux futurs pourparlers de paix». Un avis que partage Andreas Brönnimann, député de l’Union démocratique fédérale (UDF, droite conservatrice) et vice-président du Groupe parlementaire Suisse-Israël. «Cette proposition est prématurée. En ce moment, deux forces politiques cohabitent en Palestine: le Hamas et le Fatah. La priorité n’est pas l’indépendance, mais une stabilité qui puisse un jour conduire les deux partis à assumer la responsabilité du nouvel Etat palestinien.» Selon Andreas Brönnimann, pour l’heure, la Palestine ne peut pas être considérée comme un Etat souverain. La Suisse doit maintenir une position neutre face aux deux parties au conflit et poursuivre ses efforts en faveur du processus de paix, en renforçant la démocratie palestinienne et en offrant un engagement humanitaire ciblé.
Après le Kosovo, la Palestine
Refoulée par les partis bourgeois, la cause palestinienne trouve un important soutien dans les rangs de la gauche. «La reconnaissance de l’Etat palestinien pourra donner un nouvel élan à la solution du conflit; et c’est un premier pas vers la réouverture des négociations, bloquées depuis plusieurs années déjà», explique Hans-Jürg Fehr, membre de la commission de politique extérieure. «C’est la raison pour laquelle, il est de l’intérêt de la Suisse et de la Palestine de reconnaître la légitimité de cette démarche, poursuit l’édile. Et notre interprétation de ‘neutralité active’ ne signifie pas de se taire, mais bien de parler, de négocier, d’aider. Comme pour le Kosovo, en Palestine aussi il n’y a pas d’autre solution possible que la reconnaissance d’un Etat indépendant.» C’est aussi la conclusion des chercheurs de Foraus, qui recommandent à la Suisse de soutenir la Palestine à l’Assemblée générale de l’ONU. «C’est une conséquence de l’engagement suisse au Moyen-Orient dans la droite ligne de l’Initiative de Genève de 2003, a expliqué le politologue Andreas Graf. Dans le cas du Kosovo, la Suisse avait interprété la notion d’Etat au sens large, en reconnaissant ainsi la légitimité des aspirations à l’indépendance. Dans le respect du droit international, il devrait en être de même pour la Palestine. Et selon le principe d’universalité, les relations bilatérales avec la Palestine devraient donc être adaptées à cette nouvelle condition.»
Stefania Summermatter, swissinfo.ch
en collaboration avec Mohammed Cherif à Genève
Traduction de l’italien: Nicole della Pietra